•  

     

     

    Chargée du pollen des fleurs entrouvertes,

    La tribu des vents de minuit

    Porte en cette poudre enveloppée d’ombre

    Le germe des fleurs à venir.

     

    En son labeur secret, silencieux,

    Invisible aux regards humains,

    La vie alentour lance à pleines mains

    Ses mille semences vivaces.

     

    Fondant parmi la foison des tombeaux,

    Sur les armoires vermoulues,

    Sur le cimetière elles se propagent,

    Auprès des croix, sur les croix mêmes.

     

    Partout des fleurs, des myriades de fleurs !

    Parmi cette marée il semble

    Que ce soient les âmes mortes qui tentent

    D’écarter leur fardeau de pierre,

     

    Espérant enfin baigner leur tristesse

    Aux feux du soleil de printemps,

    Parachever leurs rêves impossibles,

    Et découvrir enfin l’amour.

     

     

     

    Konstantin Konstantinovitch SLOUTCHEVSKI.

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  • Mon enfant, ma soeur,
    Songe à la douceur
    D'aller là-bas vivre ensemble !
    Aimer à loisir,
    Aimer et mourir
    Au pays qui te ressemble !
    Les soleils mouillés
    De ces ciels brouillés
    Pour mon esprit ont les charmes
    Si mystérieux
    De tes traîtres yeux,
    Brillant à travers leurs larmes.

    Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
    Luxe, calme et volupté.

    Des meubles luisants,
    Polis par les ans,
    Décoreraient notre chambre ;
    Les plus rares fleurs
    Mêlant leurs odeurs
    Aux vagues senteurs de l'ambre,
    Les riches plafonds,
    Les miroirs profonds,
    La splendeur orientale,
    Tout y parlerait
    À l'âme en secret
    Sa douce langue natale.

    Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
    Luxe, calme et volupté.

    Vois sur ces canaux
    Dormir ces vaisseaux
    Dont l'humeur est vagabonde ;
    C'est pour assouvir
    Ton moindre désir
    Qu'ils viennent du bout du monde.
    - Les soleils couchants
    Revêtent les champs,
    Les canaux, la ville entière,
    D'hyacinthe et d'or ;
    Le monde s'endort
    Dans une chaude lumière.

    Là, tout n'est qu'ordre et beauté,
    Luxe, calme et volupté.

    Charles BAUDELAIRE (1821-1867) *

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    J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans.

     

    Un gros meuble à tiroirs encombré de bilans,
    De vers, de billets doux, de procès, de romances,
    Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
    Cache moins de secrets que mon triste cerveau.
    C'est une pyramide, un immense caveau,
    Qui contient plus de morts que la fosse commune.
    Je suis un cimetière abhorré de la lune,
    Où comme des remords se traînent de longs vers
    Qui s'acharnent toujours sur mes morts les plus chers.
    Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
    Où gît tout un fouillis de modes surannées,
    Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
    Seuls, respirent l'odeur d'un flacon débouché.

    Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,
    Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
    L'ennui, fruit de la morne incuriosité,
    Prend les proportions de l'immortalité.
    Désormais tu n'es plus, ô matière vivante !
    Qu'un granit entouré d'une vague épouvante,
    Assoupi dans le fond d'un Sahara brumeux ;
    Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
    Oublié sur la carte, et dont l'humeur farouche
    Ne chante qu'aux rayons du soleil qui se couche.

    Charles Baudelaire

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    Je n'ai rien à faire en ce monde


    Je n'ai rien à faire en ce monde
    sinon de brûler
    je t'aime à en mourir
    ton absence de repos
    un vent siffle dans ma tête
    tu es malade d'avoir ri
    tu me fuis pour un vide amer
    qui te déchire le cœur
    déchire moi si tu veux
    mes yeux te trouvent dans la nuit
    brûlés de fièvre.
     
    Georges Bataille *
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  • Paul Éluard – Comprenne qui voudra

    En ce temps là, pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait des filles.
    On allait même jusqu’à les tondre.

    Comprenne qui voudra
    Moi mon remords ce fut
    La malheureuse qui resta
    Sur le pavé
    La victime raisonnable
    À la robe déchirée
    Au regard d’enfant perdue
    Découronnée défigurée
    Celle qui ressemble aux morts
    Qui sont morts pour être aimés

    Une fille faite pour un bouquet
    Et couverte
    Du noir crachat des ténèbres

    Une fille galante
    Comme une aurore de premier mai
    La plus aimable bête

    Souillée et qui n’a pas compris
    Qu’elle est souillée
    Une bête prise au piège
    Des amateurs de beauté

    Et ma mère la femme
    Voudrait bien dorloter
    Cette image idéale
    De son malheur sur terre.

     

    Paul Éluard écrit ce poème en 1944, à la Libération. Il est publié clandestinement dans le recueil de poèmes Au rendez-vous allemand.

     

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