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    Partout je les évoque et partout je les vois,
    Ces yeux ensorceleurs si mortellement tristes.
    Oh ! comme ils défiaient tout l'art des coloristes,
    Eux qui mimaient sans geste et qui parlaient sans voix !

    Yeux lascifs, et pourtant si noyés dans l'extase,
    Si friands de lointain, si fous d'obscurité !
    Ils s'ouvraient lentement, et, pleins d'étrangeté,
    Brillaient comme à travers une invisible gaze.

    Confident familier de leurs moindres regards,
    J'y lisais des refus, des vœux et des demandes ;
    Bleus comme des saphirs, longs comme des amandes,
    Ils devenaient parfois horriblement hagards.

    Tantôt se reculant d'un million de lieues,
    Tantôt se rapprochant jusqu'à rôder sur vous,
    Ils étaient tour à tour inquiétants et doux :
    Et moi, je suis hanté par ces prunelles bleues !

    Quels vers de troubadours, quels chants de ménestrels,
    Quels pages chuchoteurs d'exquises babioles,
    Quels doigts pinceurs de luths ou gratteurs de violes
    Ont célébré des yeux aussi surnaturels !

    Ils savouraient la nuit, et vers la voûte brune
    Ils se levaient avec de tels élancements,
    Que l'on aurait pu croire, à de certains moments,
    Qu'ils avaient un amour effréné pour la lune.

    Mais ils considéraient ce monde avec stupeur :
    Sur nos contorsions, nos colères, nos rixes,
    Le spleen en découlait dans de longs regards fixes
    Où la compassion se mêlait à la peur.

    Messaline, Sapho, Cléopâtre, Antiope
    Avaient fondu leurs yeux dans ces grands yeux plaintifs.
    Oh ! comme j'épiais les clignements furtifs
    Qui leur donnaient soudain un petit air myope.

    Aux champs, l'été, dans nos volontaires exils,
    Près d'un site charmeur où le regard s'attache,
    Ô parcelles d'azur, ô prunelles sans tache,
    Vous humiez le soleil que tamisaient vos cils !

    Vous aimiez les frissons de l'herbe où l'on se vautre ;
    Et parfois au-dessus d'un limpide abreuvoir
    Longtemps vous vous baissiez, naïves, pour vous voir
    Dans le cristal de l'eau moins profond que le vôtre.

    Deux bluets par la brume entrevus dans un pré
    Me rappellent ces yeux brillant sous la voilette,
    Ces yeux de courtisane admirant sa toilette
    Avec je ne sais quoi d'infiniment navré.

    Ma passion jalouse y buvait sans alarmes,
    Mon âme longuement s'y venait regarder,
    Car ces magiques yeux avaient pour se farder
    Le bistre du plaisir et la pâleur des larmes !...

    Maurice Rollinat.

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    Entre à la nuit sans rivages
    Si tu n’es toi qu’en passant
    L’oubli rendra ton visage
    Au coeur d’où rien n’est absent

    Ton silence né d'une ombre
    Qui l'accroît de tout le ciel
    Eclôt l'amour où tu sombres
    Aux bras d'un double éternel
     
    Et t'annulant sous ses voiles
    Pris à la nuit d'une fleur
    Donne des yeux à l'étoile
    Dont ton fantôme est le coeur.

    Joë Bousquet

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  • Peut-être serai-je plus gaie
    Quand, dédaigneuse du bonheur,
    Je m'en irai vieille et fanée,
    La neige au front et sur le coeur :

    Quand la joie ou les cris des autres
    Seront mon seul étonnement
    Et que des pleurs qui furent nôtres
    Je n'aurai que le bavement.

    Alors, on me verra sourire
    Sur un brin d'herbe comme au temps
    Où sans souci d'apprendre à lire
    Je courais avec le printemps.

    Cécile Sauvage

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  • Seras-tu de l’amour l’éternelle pâture ?
    A quoi te sert la volonté,
    Si ce n’est point, ô cœur, pour vaincre ta torture,
    Et dans la paix enfin, plus fort que la nature,
    T’asseoir sur le désir dompté,
    Ainsi qu’un bestiaire, après la lutte, règne
    Sur son tigre qui s’est rendu,
    Et s’assied sur la bête, et, de son poing qui saigne
    La courbant jusqu’à terre, exige qu’elle craigne
    Alors même qu’elle a mordu ?
    Et comme ce dompteur, seul au fond de la cage,
    Ne cherche qu’en soi son appui,
    Car nul dans ce péril avec lui ne s’engage,
    Et nul ne sait parler le tacite langage
    Que le monstre parle avec lui,
    Ainsi, dans les combats que le désir te livre,
    Ne compte sur personne, ô cœur !
    N’attends pas, sous la dent, qu’un autre te délivre !
    Tu luttes quelque part où nul ne peut te suivre,
    Toujours seul, victime ou vainqueur.

    Sully Prudhomme

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    Il m’arrive durant ma vie de saltimbanque
    De me retrouver seul à l’hôtel dans mon lit
    Pour dissiper l’angoisse et combler quelques manques
    Jusqu’au petit matin insomniaque je lis
    En quête l’autre soir d’une saine lecture
    Pour m’enrichir un peu et juguler l’ennui
    J’ai trouvé par hasard les Saintes Écritures
    Posées négligemment sur la table de nuit
    L’objet de prime abord pourrait paraître austère
    Aucune illustration pour mettre en appétit
    Le titre sur le cuir est en gros caractères
    Hélas à l’intérieur c’est écrit tout petit

    L’œuvre à certains égards côté rocambolesque
    Fait penser à Tintin l’immortel vadrouilleur
    Et pour venir à bout d’un travail titanesque
    Comme chez Sulitzer l’auteur était plusieurs
    Malgré crimes larcins trahisons impostures
    Incestes viols complots batailles sans merci
    Massacres macchabées tortures forfaitures
    Une certaine éthique habite le récit
    On peut y déceler quelques invraisemblances
    Mais l’intrigue est complexe hérissée d’inventions
    Et tout bien réfléchi ça n’a pas d’importance
    C’est le lot habituel des romans de fiction

    Dès qu’un drame survient qu’un incident éclate
    On peut les repérer sur le calendrier
    À chaque événement correspond une date
    Dans la plupart des cas c’est un jour férié
    Le lecteur est conquis dès la première page
    À peine commencée l’histoire tourne mal
    Après l’intervention qui perturbe un ménage
    D’éléments extérieurs un fruit un animal
    Inévitablement pour perpétuer l’espèce
    Caïn doit s’accoupler à l’un de ses parents
    Si ce n’est cet instant de petite faiblesse
    On ne note aucun signe immoral apparent

    Neuf cent trente ans de vie c’est une peccadille
    Sûr qu’il y avait foule à son enterrement
    Pour y coucher tous les membres de sa famille
    Adam dut rédiger un bien long testament
    Ève est belle à croquer mais peindre la Genèse
    Demande un minimum d’étude et de savoir
    Émules de Manet Delacroix Véronèse
    Effacez ce nombril que je ne saurais voir
    Tout bien vérifié je persiste et je signe
    Récemment dans la rue j’ai tenté quelques pas
    Habillé simplement d’une feuille de vigne
    Sans l’aide de la main l’affaire ne tient pas

    Vous me pardonnerez de passer sous silence
    Appendices sermons poèmes élégies
    Et par un raccourci venir au fer de lance
    Au passage essentiel de cette anthologie
    J’ai quelque réticence à croire qu’une vierge
    Puisse se retrouver sans une opération
    Enceinte jusqu’aux yeux sans avoir vu la verge
    Quel imparable obstacle à la contraception
    J’imagine Joseph agitant sa varlope
    Invectivant Marie devant son ventre rond
    Immaculée mon cul tu m’as trompé salope
    Si c’est le Saint-Esprit je suis Napoléon


    L’érotisme est partout qui nous tient en haleine
    Les époux du cantique ont des refrains galants
    La belle Sulamite et Marie-Madeleine
    Ont le regard brûlant et le corps ondulant
    Il suffit de deux mots et voilà qu’on s’égare
    La multiplication des pains m’a dérouté
    Fébrile j’attendais une bonne bagarre
    Le coup du magicien est ma foi bien monté
    N’étant pas dieu merci de ceux qui font les pitres
    En brocardant voyance et fantasmagorie
    Nous laissons à l’auteur libre voix au chapitre
    Évitons le procès de la sorcellerie

    C’est la phase enchantée un héros plein de charme
    Pratiquant la manie et l’abracadabra
    D’un geste d’un clin d’œil vous sauve vous désarme
    L’infaillible Zorro guérit à tour de bras
    Infirme sourd lépreux bègue paralytique
    Aveugle esprit impur belle-mère impotent
    Ici c’est un manchot là un épileptique
    Et là plus fort encor c’est tout en même temps
    La scène de La Cène est plutôt lamentable
    Où l’on va démasquer le disciple infidèle
    Mais on est trop nombreux quand on est treize à table
    Il en est toujours un pour foutre le bordel

    Je frissonne d’effroi au moment du partage
    Mangez ça c’est mon corps buvez ça c’est mon sang
    Me voilà tour à tour vampire anthropophage
    Ce morceau d’épouvante est vraiment oppressant
    On soigne le détail esthétique et pratique
    Tout est en harmonie admirez cette croix
    Ses lignes épurées sa forme ergonomique
    Agréable à porter maniable de surcroît
    Qu’aurait dit Jésus face à des énergumènes
    Au mépris du confort et de son embarras
    Lui tendant lâchement une croix de Lorraine
    L’engin est mal foutu je n’ai pas quatre bras

    Sans dévoiler la fin par ailleurs fantastique
    J’avoue que subjugué par un déferlement
    De désordres violents voire apocalyptiques
    J’en suis resté béat c’est un vrai monument
    J’écrirais un papier si j’étais journaliste
    Je ferais volontiers de la publicité
    En inscrivant l’ouvrage en tête de la liste
    Des bouquins qu’on peut lire à la plage l’été
    Pour l’œil inquisiteur la critique est facile
    Tout comme saint Thomas j’ai des doutes parfois
    Mes propos ne sont pas paroles d’évangile
    Un profane est sceptique en toute bonne foi

    Partout dans mes tournées désormais je l’emporte
    C’est mieux que la télé débitant ses navets
    Mon Amérique à moi ma bible en quelque sorte
    Mon guide mon sauveur mon livre de chevet
    Et si je vous convaincs et vous sensibilise
    Alors pensez à moi quand vous le dévorez
    Je convie les bigots les grenouilles d’église
    À lire un exemplaire et à s’en inspirer
    Ah je vous vois venir athées de pacotille
    Avec vos gros sabots comme des bulldozers
    C’est vrai que ces gens là bouchent leurs écoutilles
    Mais tant pis j’aime bien prêcher dans le désert

    Bernard Joyet

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