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    J’aspire auprès de toi le silence et le charme
    Des nuits où la douleur se plaît à demeurer,
    Toi qu’on ne voit jamais essuyer une larme,
    Mais dont parfois j’entends la grande âme pleurer.

    Le cristal réfléchit tes chastes attitudes,
    Et tu fuis le factice et le faste et le fard.
    Tes lèvres ont le pli muet des solitudes
    Et l’accent des bonheurs qui nous viennent trop tard.

     


    Le décor de ton rêve est la chambre sereine
    Où meurt languissamment le bruit lointain des eaux.
    Les souffles de la mer n’ont soulevé qu’à peine
    Le soir perpétuel sous l’ombre des rideaux.

    Iône ou Viola, ton nom d’Inspiratrice
    Évoque les sons d’orgue et les graves couleurs.
    Tu pares les jardins, et, comme Béatrice,
    Tu sembles émerger d’un nuage de fleurs.

    Vers toi le songe pur de mon âme s’élève,
    Mon angoisse ne cherche point à s’apaiser,
    Car tu m’es inconnue et n’existes qu’en rêve,
    Et je n’apprendrai pas le goût de ton baiser.

    Evocation, Renée Vivien

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  • Que m’importe que tu sois sage ?
    Sois belle ! et sois triste ! Les pleurs
    Ajoutent un charme au visage,
    Comme le fleuve au paysage ;
    L’orage rajeunit les fleurs.

    Je t’aime surtout quand la joie
    S’enfuit de ton front terrassé ;
    Quand ton cœur dans l’horreur se noie ;
    Quand sur ton présent se déploie
    Le nuage affreux du passé.

    Je t’aime quand ton grand œil verse
    Une eau chaude comme le sang ;
    Quand, malgré ma main qui te berce,
    Ton angoisse, trop lourde, perce
    Comme un râle d’agonisant.

    J’aspire, volupté divine !
    Hymne profond, délicieux !
    Tous les sanglots de ta poitrine,
    Et crois que ton cœur s’illumine
    Des perles que versent tes yeux !

    Charles Baudelaire - Nouvelles Fleurs du Mal

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    A cette heure où les coeurs, d'amour rassasiés,
    Flottent dans le sommeil comme de blanches voiles,
    Entends-tu sur les bords de ce lac plein d'étoiles
    Chanter les rossignols aux suaves gosiers ?

    Sans doute, soulevant les flots extasiés
    De tes cheveux touffus et de tes derniers voiles,
    Les coussins attiédis, les draps aux fines toiles
    Baisent ton sein, fleuri comme un bois de rosiers ?

    Vois-tu, du fond de l'ombre où pleurent tes pensées,
    Fuir les fantômes blancs des pâles délaissées,
    Moins pâles de la mort que de leur désespoir ?

    Ou, peut-être, énervée, amoureuse et farouche,
    Pieds nus sur le tapis, tu cours à ton miroir
    Et des ruisseaux de pleurs coulent jusqu'à ta bouche.

     

    Théodore de BANVILLE (1823 - 1891)

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  • Elle s'appelle Marie-France, elle a tout juste vingt ans
    Et elle vient d'épouser un inspecteur des finances
    Un jeune homme très brillant, qui a beaucoup d'espérances
    Mais depuis son mariage, chacun dit en la voyant

    Bourrée de complexes
    Elle a bien changé

    Faut la faire psychanalyser
    Chez un docteur pour la débarrasser
    De ses complexes à tout casser
    Sinon elle deviendra cinglée...

    Elle s'ennuie tout le jour dans son bel appartement
    Et pour passer le temps, elle élève dans sa baignoire
    Des têtards et le soir quand son mari est rentré
    Elle préfère s'enfermer avec ses invertébrés

    Bourrée de complexes
    Elle est dérangée

    Il n'y a rien à espérer
    Il n'y a vraiment qu'à la laisser crever
    Tout ça passe qu'elle a épousé
    Un coquelicot déjà fané

    Elle s'est inscrite au Racing pour y apprendre à nager
    Les têtards tôt ou tard ont fini par l'inspirer
    Et là-bas, un beau soir, elle a enfin rencontré
    Un sportif, un mastard, un costaud bien baraqué

    Bourrée de complexes
    Et tout a changé

    Car il est venu vivre chez eux
    Et le coquelicot soudain s'est senti mieux
    Ayant repris toute sa vigueur
    Il a enlevé le maître nageur

    Adieu les complexes
    Finis les complexes
    Elle a changé de sexe
    Tout est arrangé

     

    Boris Vian

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    Vous vivez lâchement, sans rêve, sans dessein,
    Plus vieux, plus décrépits que la terre inféconde,
    Châtrés dès le berceau par le siècle assassin
    De toute passion vigoureuse et profonde.

    Votre cervelle est vide autant que votre sein,
    Et vous avez souillé ce misérable monde
    D'un sang si corrompu, d'un souffle si malsain,
    Que la mort germe seule en cette boue immonde.

    Hommes, tueurs de Dieux, les temps ne sont pas loin
    Où, sur un grand tas d'or vautrés dans quelque coin,
    Ayant rongé le sol nourricier jusqu'aux roches,

    Ne sachant faire rien ni des jours ni des nuits,
    Noyés dans le néant des suprêmes ennuis,
    Vous mourrez bêtement en emplissant vos poches.

     

    Charles-Marie Leconte de Lisle

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