• En effet, selon l'apparence, à tous les yeux, l'érotisme est lié à la naissance, à la reproduction qui sans fin répare les ravages de la mort.

    Il n'en est pas moins vrai que l'animal, que le singe, dont parfois la sensualité s'exaspère, ignore l'érotisme. Il l'ignore justement dans la mesure où la connaissance de la mort lui manque. C'est au contraire du fait que nous sommes humains, et que nous vivons dans la sombre perspective de la mort, que nous connaissons la violence exaspérée, la violence désespérée de l'érotisme.

    Ces corps mêlés, qui, se tordant, se pâmant, s'abîment dans des excès de volupté, vont à l'opposé de la mort, qui les vouera, plus tard, au silence de la corruption.

    "Les larmes d'Eros" Georges Bataille  

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  • Toute la vie est irraisonnable. Il est irraisonnable que l’homme ait un cæcum inutile, que le  cheval ait un vestige du cinquième doigt ; tous les restes ataviques des êtres vivants sont mauvais, et en particulier, la lutte pour la vie : c’est une dépense inutile d’énergie.
    L’homme apporte la raison dans le monde de la nature en détruisant la lutte irraisonnable et la dépense d’énergie, mais cette activité est extérieure, lointaine, seulement reflétée. L’homme ne voit cette irraison que par l’intelligence.
    Mais l’irraison de sa vie, non seulement il la voit par sa raison, mais il la sent par le cœur, comme contraire à l’amour, et il la sent par tout son être. Et, en ce mélange de l’irraison de sa vie et de la raison consiste sa vie.
    Il est très important de constater ici que l’irraison de la nature se reconnaît par la raison, et celle de la vie humaine par le cœur (l’amour) et la raison.
    La vie de l’homme consiste à transformer en raisonnable ce qui est dans sa vie irraisonnable. Pour cela deux choses sont nécessaires :
    1° Voir dans toute son importance l’irraison de la vie et n’en pas détacher son attention ; 2° reconnaître dans toute sa pureté la raison de la vie possible.
    En reconnaissant toute l’irraison de la vie, et la misère qui en découle toujours, l’homme, involontairement, se détourne d’elle, et, d’autre part, ayant clairement reconnu la raison de la  vie possible, l’homme y aspire malgré lui. C’est pourquoi le problème de tous les maîtres de l’humanité devrait être de ne pas cacher le mal de l’irraison et de mettre en évidence tout le bien de la vie raisonnable. Mais toujours se placent au siège de Moïse ceux qui ne marchent pas à la lumière parce que leurs œuvres sont mauvaises.
    C’est pourquoi les hommes qui se donnent comme des maîtres, non seulement ne tâchent pas d’expliquer l’irraison de la vie et la raison de l’idéal, mais, au contraire, ils cachent l’irraison de la vie et détruisent la confiance en la raison de l’idéal.
    C’est ce qui se fait dans notre vie, toute l’activité des hommes consiste à cacher l’irraison de la vie. À cette fin existent et agissent :
    1° La police ; 2° l’armée ; 3° les lois criminelles ; 4° les établissements philanthropiques : asiles d’enfants et de vieillards ; 5° les asiles d’enfants abandonnés ; 6° les maisons de tolérance ; 7° les asiles d’aliénés ; 8° les hôpitaux, surtout ceux de syphilis et de tuberculose ; 9° les sociétés d’assurance ; 10° les pompiers ; 11° les établissements même très obligatoires et construits avec l’argent recueilli par force ; 12° les maisons de correction des mineurs, les établissements agronomiques, les expositions, etc.
    Si seulement 0,001 de l’énergie qui se dépense  à construire tout ce qui a pour but de cacher le mal, et en fait l’augmente (il est très intéressant de suivre comment, d’une façon fatale, chacun de ces établissements, outre qu’il cache le mal, en produit un nouveau et augmente comme une boule de neige celui qu’il est censé détruire, voyez, par exemple, les hospices d’enfants abandonnés, de fous, les orphelinats, les prisons, l’armée), était employé à montrer tout ce que ces établissements veulent nous cacher, ce mal, qui est maintenant si évident et nous tourmente, se détruirait promptement.

    Léon Tolstoï

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  •  

    Le docteur Bonenfant cherchait dans sa mémoire, répétant à mi-voix: « Un souvenir de Noël ?... Un souvenir de Noël ?... »

    Et tout à coup, il s’écria :

    – Mais si, j’en ai un, et un bien étrange encore; c’est une histoire fantastique. J’ai vu un miracle! Oui, Mesdames, un miracle, la nuit de Noël.

    Cela vous étonne de m’entendre parler ainsi, moi qui ne crois guère à rien. Et pourtant j’ai vu un miracle! Je l’ai vu, fis-je, vu, de mes propres yeux vu, ce qui s’appelle vu.

    En ai-je été fort surpris? non pas; car si je ne crois point à vos croyances, je crois à la foi, et je sais qu’elle transporte les montagnes. Je pourrais citer bien des exemples; mais je vous indignerais et je m’exposerais aussi à amoindrir l’effet de mon histoire.

    Je vous avouerai d’abord que si je n’ai pas été convaincu et converti par ce que j’ai vu, j’ai été du moins fort ému, et je vais tâcher de vous dire la chose naïvement, comme si j’avais une crédulité d’Auvergnat.

    J’étais alors médecin de campagne, habitant le bourg de Rolleville, en pleine Normandie.

    L’hiver, cette année-là, fut terrible. Dès la fin de novembre, les neiges arrivèrent après une semaine de gelées. On voyait de loin les gros nuages venir du nord; et la blanche descente des flocons commença.

    En une nuit, toute la plaine fut ensevelie. Les fermes, isolées dans leurs cours carrées, derrière leurs rideaux de grands arbres poudrés de

    frimas, semblaient s’endormir sous l’accumulation de cette mousse épaisse et légère.

    Aucun bruit ne traversait plus la campagne immobile. Seuls les corbeaux, par bandes, décrivaient de longs festons dans le ciel, cherchant leur vie inutilement, s’abattant tous ensemble sur les champs livides et piquant la neige de leurs grands becs.

    On n’entendait rien que le glissement vague et continu de cette poussière gelée tombant toujours.

    Cela dura huit jours pleins, puis l’avalanche s’arrêta. La terre avait sur le dos un manteau épais de cinq pieds.

    Et, pendant trois semaines ensuite, un ciel, clair comme un cristal bleu le jour, et, la nuit, tout semé d’étoiles qu’on aurait crues de givre, tant le vaste espace était rigoureux, s’étendit sur la nappe unie, dure et luisante des neiges.

    La plaine, les haies, les ormes des clôtures, fussent brisés sous l’écorce; et, parfois, une grosse branche se détachait et tombait, l’invincible gelée pétrifiant la sève et cassant les fibres.

    Les habitations semées çà et là par les champs semblaient éloignées de cent lieues les unes des autres. On vivait comme on pouvait. Seul, j’essayais d’aller voir mes clients les plus proches, m’exposant sans cesse à rester enseveli dans quelque creux.

    Je m’aperçus bientôt qu’une terreur mystérieuse planait sur le pays. Un tel fléau, pensait-on, n’était point naturel. On prétendit qu’on entendait des voix la nuit, des sifflements aigus, des cris qui passaient. Ces cris et ces sifflements venaient sans aucun doute des oiseaux émigrants qui voyagent au crépuscule, et qui fuyaient en masse vers le sud.

    Mais allez donc faire entendre raison à des gens affolés. Une épouvante envahissait les esprits et on s’attendait à un événement extraordinaire.

    La forge du père Vatinel était située au bout du hameau d’Épivent, sur la grande route, tout semblait mort, tué par le froid. Ni hommes ni bêtes ne sortaient plus; seules les cheminées des chaumières en chemise blanche révélaient la vie cachée, par les minces filets de fumée qui montaient droit dans l’air glacial.

    De temps en temps on entendait craquer les arbres, comme si leurs membres de bois se fussent brisés sous l’écorce; et, parfois, une grosse branche se détachait et tombait, l’invincible gelée pétrifiant la sève et cassant les fibres.

    Les habitations semées çà et là par les champs semblaient éloignées de cent lieues les unes des autres. On vivait comme on pouvait. Seul, j’essayais d’aller voir mes clients les plus proches, m’exposant sans cesse à rester enseveli dans quelque creux.

    Je m’aperçus bientôt qu’une terreur mystérieuse planait sur le pays. Un tel fléau, pensait-on, n’était point naturel. On prétendit qu’on entendait des voix la nuit, des sifflements aigus, des cris qui passaient.

    Ces cris et ces sifflements venaient sans aucun doute des oiseaux émigrants qui voyagent au crépuscule, et qui fuyaient en masse vers le sud.

    Mais allez donc faire entendre raison à des gens affolés. Une épouvante envahissait les esprits et on s’attendait à un événement extraordinaire.

    La forge du père Vatinel était située au bout du hameau d’Épivent, sur la grande route, maintenant invisible et déserte. Or, comme les gens manquaient de pain, le forgeron résolut d’aller jusqu’au village. Il resta quelques heures à causer dans les six maisons qui forment le centre du pays, prit son pain et des nouvelles, et un peu de cette peur épandue sur la campagne. Et il se mit en route avant la nuit.

    Tout à coup, en longeant une haie, il crut voir un oeuf sur la neige; oui, un oeuf, déposé là, tout blanc comme le reste du monde. Il se pencha, c’était un oeuf en effet. D’où venait-il? Quelle poule avait pu sortir du poulailler et venir pondre en cet endroit? Le forgeron s’étonna, ne comprit pas; mais il ramassa l’oeuf et le porta à sa femme.

    – Tiens, la maîtresse, v’là un oeuf que j’ai trouvé sur la route !

    La femme hocha la tête :

    – Un oeuf sur la route? Par ce temps-ci, t’es soûl, bien sûr ?

    – Mais non, la maîtresse, même qu’il était au pied d’une haie, et encore chaud, pas gelé. Le  v’là, j’me l’ai mis sur l’estomac pour qui n’refroidisse pas. Tu le mangeras pour ton dîner.

    L’oeuf fut glissé dans la marmite où mijotait la soupe, et le forgeron se mit à raconter ce qu’on disait par la contrée.

    La femme écoutait toute pâle.

    – Pour sûr que j’ai entendu des sifflets l’autre nuit, même qu’ils semblaient v’nir de la heminée.

    On se mit à table, on mangea la soupe d’abord, puis, pendant que le mari étendait du beurre sur son pain, la femme prit l’oeuf et l’examina d’un oeil méfiant.

    – Si y avait quéque chose dans c’t’oeuf ?

    – Qué que tu veux qu’y ait ?

    – J’sais ti, mé ?

    – Allons, mange-le, et fais pas la bête.

    Elle ouvrit l’oeuf. Il était comme tous les oeufs, et bien frais.

    Elle se mit à le manger en hésitant, le goûtant, le laissant, le reprenant. Le mari disait :

    – Eh bien ! qué goût qu’il a, c’t’oeuf ?

    Elle ne répondait pas et elle acheva de l’avaler; puis, soudain, elle planta sur son homme des yeux fixes, hagards, affolés; leva les bras, les tordit et, convulsée de la tête aux pieds, roula par terre en poussant des cris horribles.

    Toute la nuit elle se débattit en des spasmes épouvantables, secouée de tremblements effrayants, déformée par de hideuses convulsions.

    Le forgeron, impuissant à la tenir, fut obligé de la lier.

    Et elle hurlait sans repos, d’une voix infatigable :

    – J’l’ai dans l’corps ! J’l’ai dans l’corps !

    Je fus appelé le lendemain. J’ordonnai tous les calmants connus sans obtenir le moindre résultat. Elle était folle.

    Alors, avec une incroyable rapidité, malgré l’obstacle des hautes neiges, la nouvelle, une nouvelle étrange, courut de ferme en ferme: « La femme du forgeron qu’est possédée! » Et on venait de partout, sans oser pénétrer dans la maison; on écoutait de loin ses cris affreux poussés d’une voix si forte qu’on ne les aurait pas crus d’une créature humaine.

    Le curé du village fut prévenu. C’était un vieux prêtre naïf. Il accourut en surplis comme pour administrer un mourant et il prononça, en étendant les mains, les formules d’exorcisme, pendant que quatre hommes maintenaient sur un lit la femme écumante et tordue. Mais l’esprit ne fut point chassé.

    Et la Noël arriva sans que le temps eût changé.

    La veille au matin, le prêtre vint me trouver :

    – J’ai envie, dit-il, de faire assister à l’office de cette nuit cette malheureuse. Peut-être Dieu fera-il un miracle en sa faveur, à l’heure même où il naquit d’une femme.

    Je répondis au curé :

    – Je vous approuve absolument, monsieur l’abbé. Si elle a l’esprit frappé par la cérémonie sacrée (et rien n’est plus propice à l’émouvoir), elle peut être sauvée sans autre remède.

    Le vieux prêtre murmura :

    – Vous n’êtes pas croyant, docteur, mais aidez-moi, n’est-ce pas? Vous vous chargez de l’amener ?

    Et je lui promis mon aide.

    Le soir vint, puis la nuit; et la cloche de l’église se mit à sonner, jetant sa voix plaintive à travers l’espace morne, sur l’étendue blanche et glacée des neiges.

    Des êtres noirs s’en venaient lentement, par groupes, dociles au cri d’airain du clocher. La pleine lune éclairait d’une lueur vive et blafarde tout l’horizon, rendait plus visible la pâle désolation des champs.

    J’avais pris quatre hommes robustes et je me rendis à la forge.

    La Possédée hurlait toujours, attachée à sa couche. On la vêtit proprement malgré sa résistance éperdue, et on l’emporta.

    L’église était maintenant pleine de monde, illuminée et froide; les chantres poussaient leurs notes monotones; le serpent ronflait; la petite sonnette de l’enfant de choeur tintait, réglant les mouvements des fidèles.

    J’enfermai la femme et ses gardiens dans la cuisine du presbytère, et j’attendis le moment que je croyais favorable.

    Je choisis l’instant qui suit la communion.

    Tous les paysans, hommes et femmes, avaient reçu leur Dieu pour fléchir sa rigueur. Un grand silence planait pendant que le prêtre achevait le mystère divin.

    Sur mon ordre, la porte fut ouverte et mes quatre aides apportèrent la folle.

    Dès qu’elle aperçut les lumières, la foule à genoux, le choeur en feu et le tabernacle doré, elle se débattit d’une telle vigueur qu’elle faillit nous échapper, et elle poussa des clameurs si aiguës qu’un frisson d’épouvante passa dans l’église; toutes les têtes se relevèrent; des gens s’enfuirent.

    Elle n’avait plus la forme d’une femme, crispée et tordue en nos mains, le visage contourné, les yeux fous.

    On la traîna jusqu’aux marches du choeur et puis on la tint fortement accroupie à terre. Le prêtre s’était levé; il attendait. Dès qu’il la vit arrêtée, il prit en ses mains l’ostensoir ceint de rayons d’or, avec l’hostie blanche au milieu, et, s’avançant de quelques pas, il l’éleva de ses deux bras tendus au-dessus de sa tête, le présentant aux regards effarés de la Démoniaque.

    Elle hurlait toujours, l’oeil fixé, tendu sur cet objet rayonnant.

    Et le prêtre demeurait tellement immobile qu’on l’aurait pris pour une statue.

    Et cela dura longtemps, longtemps.

    La femme semblait saisie de peur, fascinée; elle contemplait fixement l’ostensoir, secouée encore de tremblements terribles, mais passagers,

    et criant toujours, mais d’une voix moins déchirante.

    Et cela dura encore longtemps.

    On eût dit qu’elle ne pouvait plus baisser les yeux, qu’ils étaient rivés sur l’hostie; et elle ne faisait plus que gémir ; et son corps raidi s’amollissait, s’affaissait.

    Toute la foule était prosternée le front par terre. La Possédée maintenant baissait rapidement les paupières, puis les relevait aussitôt, comme impuissante à supporter la vue de son Dieu. Elle s’était tue. Et puis soudain, je m’aperçus que ses yeux demeuraient clos. Elle dormait du sommeil des somnambules, hypnotisée, pardon! vaincue par la contemplation persistante de l’ostensoir aux rayons d’or, terrassée par le Christ victorieux.

    On l’emporta, inerte, pendant que le prêtre remontait vers l’autel.

    L’assistance bouleversée entonna le Te Deum d’action de grâces.

    Et la femme du forgeron dormit quarante heures de suite, puis se réveilla sans aucun souvenir de la possession ni de la délivrance.

    Voilà, mesdames, le miracle que j’ai vu.

    Le docteur Bonenfant se tut, puis ajouta d’une voix contrariée :

    – Je n’ai pu refuser de l’attester par écrit.

    Clair de lune, 1884.
    Guy de Maupassant

     

     

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  • Humain?:
    Attention

     

    Le diable aime les histoires, mais les histoires qui se terminent vraiment mal, ou plutôt les histoires qui commencent au plus mal. Les histoires dont le point préliminaire est la destruction de toute humanité dans l'humain.

    Maurice G. Dantec

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  • Histoire miraculeuse et admirable de la contesse de Hornoc, Flamande, estranglée par le diable dans la ville d’Anvers, pour n’avoir trouvé son rabat bien godronné(1), le quinziesme avril 1616.
    À Lyon, par Richard Pailly.
    M.D.C.XVI.
    Avec permission. In-8º.

    Le luxe a esté de tout temps si depravé, par devant les femmes principalement, qu’il semble qu’elles se soyent estudié le plus à ce subjet qu’à autre chose quelle qu’elle soit. Ceste laxive Egypsienne, Cleopâtre, ne se contentoit de porter sur soy à plus d’un million d’or  vaillant des plus belles perles que produit l’Orient, mais en un festin elle en faisoit dissoudre et manger à plus de vingt mille escus à ce pauvre abusé de Marc-Antoine, à quy à la fin elle cousta l’honneur et la vie.

    Je laisse une infinité d’histoires qui serviroient à ce subjet, pour racompter ceste très veritable, modernement arrivée à Anvers, ville renommée et principale de la Flandre.

    La comtesse de Hornoc, fille unique de ceste illustre maison, estoit demeurée riche de plus de deux cent mille escus de rente ; mais elle estoit fort colerique, et lorsqu’elle estoit fort en colère, elle juroit et se donnoit au diable, et outre ce elle estoit très ambitieuse et subjette au luxe, n’espargnant rien de ces moyens pour se faire paroistre la plus pompeuse de la ville d’Anvers.

    Au mois de decembre dernier, elle fut convoyée en un festin qui se faisoit en l’une des princiales  maisons, où, pour paroistre des plus relevées, elle ne manquoit à ce subjet de se faire faire des plus riches habits et des plus belles façons qu’elle se pouvoit adviser, entre autres des plus belles et deslies toilles, dont la Flandre, sur toutes les provinces de l’Europe, est la mieux fournie pour se faire des rabats des mieux goderonnés. À ces fins, elle avoit mandé querir une empeseuse de la ville pour lui en accommoder une couple, et qui fussent bien empesés. Cette empeseuse y met toute son industrie, les luy apporte ; mais, aveuglée du luxe, elle ne les trouve point à sa fantaisie, jurant et se donnant au diable qu’elle ne les porteroit pas.

    Mande querir une autre empeseuse, fit marché d’une pistole avec soy pour luy empeser un couple, à la charge de n’y rien espargner. Ceste y fait son possible ; les ayant accommodés au mieux qu’elle avoit peu, les apporte à ceste comtesse, laquelle, possedée du malin esprit, ne les trouve point à sa fantaisie. Elle se met en colère, depitant, jurant et maugreant, jurant qu’elle se donneroit au diable avant qu’elle portast des collets et rabats de la sorte, reiterant ses paroles par plusieurs et diverses fois.

    Le diable, ennemy capital du genre humain, qui est tousjours aux escouttes pour pouvoir nous surprendre, s’apparut à ceste comtesse en figure d’homme de haute stature, habillé de noir ; ayant fait un tour par la salle, s’accoste de la comtesse, lui disant : Et quoy ! madame, vous estes en colère ? Qu’est-ce que vous avez ? Si peux y mettre remède, je le feray pour vous. — C’est un grand cas, dit la comtesse, que je ne puisse trouver en ceste ville une femme qui me puisse accommoder un rabat bien goderonné à ma fantaisie ! En voilà que l’on me vient d’apporter. Puis, les jettant en terre, les foulant aux pieds, dit ces mots : Je me donne au diable corps et âme si jamais je les porte.

    Et ayant proferé ces detestables mots plusieurs fois, le diable sort un rabat de dessous son manteau, luy disant : Celuy-là, madame, ne vous agrée-t-il point ? — Ouy, dit elle, voilà bien comme je les demande. Je vous prie, mettez le moy, et je suis tout à vous de corps et d’âme. Le diable le luy presente au col, et le luy tordit en sorte qu’elle tomba morte à terre, au grand espouvantement de ses serviteurs. Le diable s’esvanouyt, faisant un si gros pet comme si l’on eust tiré un si grand coup de canon, et rompit toutes les verrines de la salle.

    Les parens de la dite comtesse, voulant cacher le faict, firent entendre qu’elle estoit morte d’un catharre qui l’avoit estranglée, et firent faire une bière et firent preparer pour faire les obsèques, à la grandeur comme la qualité de telle dame portoit. Les cloches sonnent, les prêtres viennent. Quatre veulent porter la bière et ne la peuvent remuer ; ils sy mettent six… autant que devant ; bref, toutes les forces de tant qui sont ne peuvent remuer ceste bierre, en sorte qu’ont esté contraint d’atteler des chevaux ; mais pour cela elle ne peut bouger, tellement que ce que l’on vouloit cacher fut descouvert. Toute la ville en est abrevée ; le peuple y accourut. De l’avis des magistrats, on ouvre la bière : il ne se trouve qu’un chat noir, qui court et s’evanouyt par dedans le peuple. Voilà la fin de ceste miserable comtesse, qui a perdu et corps et âme par son trop de luxe.

    Cecy doit servyr de miroir exemplaire à tant de poupines qui ne desirent que de paroistre des mieux goderonnées, mieux fardées, avec des faux cheveux et dix mille fatras pour orner ce miserable corps, qui n'est à la fin que carcasse, pourriture, pasture de vers et des plus vils animaux. Dieu leur doint la grâce que ceste histoire leur profite et les convie à amender leurs fautes !

    Ainsi soit-il.


     

    1. Godronné ne vient pas, comme on pourrait le croire, du mot goudron, qui toutefois n’eût pas été mal employé pour des rabats et des fraises aussi solidement empesés que ceux dont il s’agit ici ; il dérive du mot godron, dont se servoient les anciens architectes pour désigner une sorte d’ornement ou de moulure en forme d’œuf, d’amande, ou plutôt de godet, pour remonter tout de suite à la première  source de toutes ces étymologies. Dans le langage des lingères et empeseuses, le godron étoit le pli rond et rebondi qu’on multiplioit à l’infini sur les collets à plusieurs étages que portoient les femmes, et sur les larges fraises mises à la mode, puis délaissées, par Henri III. « Le roy...., dit l’Estoile, alloit tous les jours faire ses prières et aumônes en grande dévotion, laissant ses chemises à grands godrons, dont il étoit auparavant si curieux, pour en prendre à collet renversé à l’italienne. » Les orfèvres employoient le mot godronné à peu près dans le même sens : ils s’en servoient pour désigner la vaisselle d’or ou d’argent à filets. Aujourd’hui encore, quand une étoffe ou une feuille de papier font un pli, on dit qu’elles godent.

     

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