• L'Amour est plus fort que la Mort, a dit Salomon : oui, son mystérieux pouvoir est illimité.
    C'était à la tombée d'un soir d'automne, en ces dernières années, à Paris. Vers le sombre faubourg Saint-Germain, des voitures, allumées déjà, roulaient, attardées, après l'heure du Bois. L'une d'elles s'arrêta devant le portail d'un vaste hôtel seigneurial, entouré de jardins séculaires ; le cintre était surmonté de l'écusson de pierre, aux armes de l'antique famille des comtes d'Athol, savoir : d'azur, à l'étoile abîmée d'argent, avec la devise « PALLIDA VICTRIX », sous la couronne retroussée d'hermine au bonnet princier.
    Les lourds battants s'écartèrent. Un homme de trente à trente-cinq ans, en deuil, au visage mortellement pâle, descendit. Sur le perron, de taciturnes serviteurs élevaient des flambeaux. Sans les voir, il gravit les marches et entra. C'était le comte d'Athol.
    Chancelant, il monta les blancs escaliers qui conduisaient à cette chambre où, le matin même, il avait couché dans un cercueil de velours et enveloppé de violettes, en des flots de batiste, sa dame de volupté, sa pâlissante épousée, Véra, son désespoir.
    En haut, la douce porte tourna sur le tapis ; il souleva la tenture.
    Tous les objets étaient à la place où la comtesse les avait laissés la veille. La Mort, subite, avait foudroyé. La nuit dernière, sa bien-aimée s'était évanouie en des joies si profondes, s'était perdue en de si exquises étreintes, que son coeur, brisé de délices, avait défailli : ses lèvres s'étaient brusquement mouillées d'une pourpre mortelle. A peine avait-elle eu le temps de donner à son époux un baiser d'adieu, en souriant, sans une parole : puis ses longs cils, comme des voiles de deuil, s'étaient abaissés sur la belle nuit de ses yeux.
    La journée sans nom était passée.
    Vers midi, le comte d'Athol, après l'affreuse cérémonie du caveau familial, avait congédié au cimetière la noire escorte. Puis, se renfermant, seul, avec l'ensevelie, entre les quatre murs de marbre, il avait tiré sur lui la porte de fer du mausolée. -- De l'encens brûlait sur un trépied, devant le cercueil ; -- une couronne lumineuse de lampes, au chevet de la jeune défunte, l'étoilait.
    Lui, debout, songeur, avec l'unique sentiment d'une tendresse sans espérance, était demeuré là, tout le jour. Sur les six heures, au crépuscule, il était sorti du lieu sacré. En refermant le sépulcre, il avait arraché de la serrure la clef d'argent, et, se haussant sur la dernière marche du seuil, il l'avait jetée doucement dans l'intérieur du tombeau. Il l'avait lancée sur les dalles intérieures par le trèfle qui surmontait le portail. -- Pourquoi ceci ?... A coup sûr d'après quelque résolution mystérieuse de ne plus revenir.
    Et maintenant il revoyait la chambre veuve.
    La croisée, sous les vastes draperies de cachemire mauve broché d'or, était ouverte : un dernier rayon du soir illuminait, dans un cadre de bois ancien, le grand portrait de la trépassée. Le comte regarda, autour de lui, la robe jetée, la veille, sur un fauteuil ; sur la cheminée, les bijoux, le collier de perles, l'éventail à demi fermé, les lourds flacons de parfums qu' Elle ne respirerait plus. Sur le lit d'ébène aux colonnes tordues, resté défait, auprès de l'oreiller où la place de la tête adorée et divine était visible encore au milieu des dentelles, il aperçut le mouchoir rougi de gouttes de sang où sa jeune âme avait battu de l'aile un instant ; le piano ouvert, supportant une mélodie inachevée à jamais ; les fleurs indiennes cueillies par elle, dans la serre, et qui se mouraient dans de vieux vases de Saxe ; et, au pied du lit, sur une fourrure noire, les petites mules de velours oriental, sur lesquelles une devise rieuse de Véra brillait, brodée en perles : Qui verra Véra l'aimera . Les pieds nus de la bien-aimée y jouaient hier matin, baisés, à chaque pas, par le duvet des cygnes ! -- Et là, là, dans l'ombre, la pendule, dont il avait brisé le ressort pour qu'elle ne sonnât plus d'autres heures.
    Ainsi elle était partie !... Où donc !... Vivre maintenant ? -- Pour quoi faire ?... C'était impossible, absurde.
    Et le comte s'abîmait en des pensées inconnues.
    Il songeait à toute l'existence passée. -- Six mois s'étaient écoulés depuis ce mariage. N'était-ce pas à l'étranger, au bal d'une ambassade qu'il l'avait vue pour la première fois ?... Oui. Cet instant ressuscitait devant ses yeux, très distinct. Elle lui apparaissait là, radieuse. Ce soir-là, leurs regards s'étaient rencontrés. Ils s'étaient reconnus, intimement, de pareille nature, et devant s'aimer à jamais.
    Les propos décevants, les sourires qui observent, les insinuations, toutes les difficultés que suscite le monde pour retarder l'inévitable félicité de ceux qui s'appartiennent, s'étaient évanouis devant la tranquille certitude qu'ils eurent, à l'instant même, l'un de l'autre.
    Véra, lassée des fadeurs cérémonieuses de son entourage, était venue vers lui dès la première circonstance contrariante, simplifiant ainsi, d'auguste façon, les démarches banales où se perd le temps précieux de la vie.
    Oh ! comme, aux premières paroles, les vaines appréciations des indifférents à leur égard leur semblèrent une volée d'oiseaux de nuit rentrant dans les ténèbres ! Quel sourire ils échangèrent ! Quel ineffable embrassement !
    Cependant leur nature était des plus étranges, en vérité ! -- C'étaient deux êtres doués de sens merveilleux, mais exclusivement terrestres. Les sensations se prolongeaient en eux avec une intensité inquiétante. Ils s'y oubliaient eux-mêmes à force de les éprouver. Par contre, certaines idées, celles de l'âme, par exemple, de l'Infini, de Dieu même , étaient comme voilées à leur entendement. La foi d'un grand nombre de vivants aux choses surnaturelles n'était pour eux qu'un sujet de vagues étonnements : lettre close dont ils ne se préoccupaient pas, n'ayant pas qualité pour condamner ou justifier. -- Aussi, reconnaissant bien que le monde leur était étranger, ils s'étaient isolés, aussitôt leur union, dans ce vieux et sombre hôtel, où l'épaisseur des jardins amortissait les bruits du dehors.

    Là, les deux amants s'ensevelirent dans l'océan de ces joies languides et perverses où l'esprit se mêle à la chair mystérieuse ! Ils épuisèrent la violence des désirs, les frémissements et les tendresses éperdues. Ils devinrent le battement de l'être l'un de l'autre. En eux, l'esprit pénétrait si bien le corps, que leurs formes leur semblaient intellectuelles, et que les baisers, mailles brûlantes, les enchaînaient dans une fusion idéale. Long éblouissement ! Tout à coup, le charme se rompait ; l'accident terrible les désunissait ; leurs bras s'étaient désenlacés. Quelle ombre lui avait pris sa chère morte ? Morte ! non. Est-ce que l'âme des violoncelles est emportée dans le cri d'une corde qui se brise ?
    Les heures passèrent.
    Il regardait, par la croisée, la nuit qui s'avançait dans les cieux : et la Nuit lui apparaissait personnelle ; elle lui semblait une reine marchant, avec mélancolie, -- dans l'exil, et l'agrafe de diamant de sa tunique de deuil, Vénus, seule, brillait, au-dessus des arbres, perdue au fond de l'azur.
    -- C'est Véra, pensa-t-il.
    A ce nom, prononcé tout bas, il tressaillit en homme qui s'éveille ; puis, se dressant, regarda autour de lui.
    Les objets, dans la chambre, étaient maintenant éclairés par une lueur jusqu'alors imprécise, celle d'une veilleuse, bleuissant les ténèbres, et que la nuit, montée au firmament, faisait apparaître ici comme une autre étoile. C'était la veilleuse, aux senteurs d'encens, d'un iconostase, reliquaire familial de Véra. Le triptyque, d'un vieux bois précieux, était suspendu, par sa sparterie russe, entre la glace et le tableau. Un reflet des ors de l'intérieur tombait, vacillant, sur le collier, parmi les joyaux de la cheminée. Le plein-nimbe de la Madone en habits de ciel brillait, rosacé de la croix byzantine dont les fins et rouges linéaments, fondus dans le reflet, ombraient d'une teinte de sang l'orient ainsi allumé des perles. Depuis l'enfance, Véra plaignait, de ses grands yeux, le visage maternel et si pur de l'héréditaire madone, et, de sa nature, hélas ! ne pouvant lui consacrer qu'un superstitieux amour, le lui offrait parfois, naïve, pensivement, lorsqu'elle passait devant la veilleuse.
    Le comte, à cette vue, touché de rappels douloureux jusqu'au plus secret de l'âme, se dressa, souffla vite la lueur sainte, et, à tâtons, dans l'ombre, étendant la main vers une torsade, sonna.
    Un serviteur parut : c'était un vieillard vêtu de noir ; il tenait une lampe, qu'il posa devant le portrait de la comtesse. Lorsqu'il se retourna, ce fut avec un frisson de superstitieuse terreur qu'il vit son maître debout et souriant comme si rien ne se fût passé.
    -- Raymond, dit tranquillement le comte, ce soir, nous sommes accablés de fatigue, la comtesse et moi ; tu serviras le souper vers dix heures. -- A propos, nous avons résolu de nous isoler davantage, ici, dès demain. Aucun de mes serviteurs, hors toi, ne doit passer la nuit dans l'hôtel. Tu leur remettras les gages de trois années, et qu'ils se retirent. -- Puis, tu fermeras la barre du portail ; tu allumeras les flambeaux en bas, dans la salle à manger ; tu nous suffiras. -- Nous ne recevrons personne à l'avenir.
    Le vieillard tremblait et le regardait attentivement.
    Le comte alluma un cigare et descendit aux jardins.
    Le serviteur pensa d'abord que la douleur trop lourde, trop désespérée, avait égaré l'esprit de son maître. Il le connaissait depuis l'enfance ; il comprit, à l'instant, que le heurt d'un réveil trop soudain pouvait être fatal à ce somnambule. Son devoir, d'abord, était le respect d'un tel secret.
    Il baissa la tête. Une complicité dévouée à ce religieux rêve ? Obéir ?... Continuer de les servir sans tenir compte de la Mort ? -- Quelle étrange idée !... Tiendrait-elle une nuit ?... Demain, demain, hélas !... Ah ! Qui savait ?... Peut-être !... -- Projet sacré, après tout ! -- De quel droit réfléchissait-il ?...
    Il sortit de la chambre, exécuta les ordres à la lettre et, le soir même, l'insolite existence commença.
    Il s'agissait de créer un mirage terrible.
    La gêne des premiers jours s'effaça vite. Raymond, d'abord avec stupeur, puis par une sorte de déférence et de tendresse, s'était ingénié si bien à être naturel, que trois semaines ne s'étaient pas écoulées qu'il se sentit, par moments, presque dupe lui-même de sa bonne volonté. L'arrière-pensée pâlissait ! Parfois, éprouvant une sorte de vertige, il eut besoin de se dire que la comtesse était positivement défunte. Il se prenait à ce jeu funèbre et oubliait à chaque instant la réalité. Bientôt il lui fallut plus d'une réflexion pour se convaincre et se ressaisir. Il vit bien qu'il finirait par s'abandonner tout entier au magnétisme effrayant autour d'eux. Il avait peur, une peur indécise, douce.
    D'Athol, en effet, vivait absolument dans l'inconscience de la mort de sa bien-aimée ! Il ne pouvait que la trouver toujours présente, tant la forme de la jeune femme était mêlée à la sienne. Tantôt, sur un banc de jardin, les jours de soleil, il lisait, à haute voix, les poésies qu'elle aimait ; tantôt, le soir, auprès du feu, les deux tasses de thé sur un guéridon, il causait avec l' Illusion souriante, assise, à ses yeux, sur l'autre fauteuil.
    Les jours, les nuits, les semaines s'envolèrent. Ni l'un ni l'autre ne savait ce qu'ils accomplissaient. Et des phénomènes singuliers se passaient maintenant, où il devenait difficile de distinguer le point où l'imaginaire et le réel étaient identiques. Une présence flottait dans l'air : une forme s'efforçait de transparaître, de se tramer sur l'espace devenu indéfinissable.
    D'Athol vivait double, en illuminé. Un visage doux et pâle, entrevu comme l'éclair, entre deux clins d'yeux ; un faible accord frappé au piano, tout à coup ; un baiser qui lui fermait la bouche au moment où il allait frapper, des affinités de pensées féminines qui s'éveillaient en lui en réponse à ce qu'il disait, un dédoublement de lui-même tel, qu'il sentait, comme en un brouillard fluide, le parfum vertigineusement doux de sa bien-aimée auprès de lui, et, la nuit, entre la veille et le sommeil, des paroles entendues très bas : tout l'avertissait. C'était une négation de la Mort élevée, enfin, à une puissance inconnue !
    Une fois, d'Athol la sentit et la vit si bien auprès de lui, qu'il la prit dans ses bras : mais ce mouvement la dissipa.
    -- Enfant ! murmura-t-il en souriant.
    Et il se rendormit comme un amant boudé par sa maîtresse rieuse et ensommeillée.
    Le jour de sa fête, il plaça, par plaisanterie, une immortelle dans le bouquet qu'il jeta sur l'oreiller de Véra.
    -- Puisqu'elle se croit morte, dit-il.
    Grâce à la profonde et toute-puissante volonté de M. d'Athol, qui, à force d'amour, forgeait la vie et la présence de sa femme dans l'hôtel solitaire, cette existence avait fini par devenir d'un charme sombre et persuadeur. -- Raymond, lui-même, n'éprouvait plus aucune épouvante, s'étant graduellement habitué à ces impressions.
    Une robe de velours noir aperçue au détour d'une allée ; une voix rieuse qui l'appelait dans le salon ; un coup de sonnette le matin, à son réveil, comme autrefois ; tout cela lui était devenu familier : on eût dit que la morte jouait à l'invisible, comme une enfant. Elle se sentait aimée tellement !
    C'était bien naturel .
    Une année s'était écoulée.
    Le soir de l'Anniversaire, le comte, assis auprès du feu, dans la chambre de Véra, venait de lui lire un fabliau florentin : Callimaque . Il ferma le livre ; puis en se servant du thé :
    -- Douschka , dit-il, te souviens-tu de la Vallée-des-Roses, des bords de la Lahn, du château des Quatre-Tours ?... Cette histoire te les a rappelés, n'est-ce pas ?
    Il se leva, et, dans la glace bleuâtre, il se vit plus pâle qu'à l'ordinaire. Il prit un bracelet de perles dans une coupe et regarda les perles attentivement. Véra ne les avait-elle pas ôtées de son bras, tout à l'heure, avant de se dévêtir ? Les perles étaient encore tièdes et leur orient plus adouci, comme par la chaleur de sa chair. Et l'opale de ce collier sibérien, qui aimait aussi le beau sein de Véra jusqu'à pâlir, maladivement, dans son treillis d'or, lorsque la jeune femme l'oubliait pendant quelque temps ! Autrefois, la comtesse aimait pour cela cette pierrerie fidèle !... Ce soir l'opale brillait comme si elle venait d'être quittée et comme si le magnétisme exquis de la belle morte la pénétrait encore. En reposant le collier et la pierre précieuse, le comte toucha par hasard le mouchoir de batiste dont les gouttes de sang étaient humides et rouges comme des oeillets sur de la neige !... Là, sur le piano, qui donc avait tourné la page finale de la mélodie d'autrefois ? Quoi ! la veilleuse sacrée s'était rallumée, dans le reliquaire ! Oui, sa flamme dorée éclairait mystiquement le visage, aux yeux fermés, de la Madone ! Et ces fleurs orientales, nouvellement cueillies, qui s'épanouissaient là, dans les vieux vases de Saxe, quelle main venait de les y placer ? La chambre semblait joyeuse et douée de vie, d'une façon plus significative et plus intense que d'habitude. Mais rien ne pouvait surprendre le comte ! Cela lui semblait tellement normal, qu'il ne fit même pas attention que l'heure sonnait à cette pendule arrêtée depuis une année.
    Ce soir-là, cependant, on eût dit que, du fond des ténèbres, la comtesse Véra s'efforçait adorablement de revenir dans cette chambre tout embaumée d'elle ! Elle y avait laissé tant de sa personne ! Tout ce qui avait constitué son existence l'y attirait. Son charme y flottait ; les longues violences faites par la volonté passionnée de son époux y devaient avoir desserré les vagues liens de l'Invisible autour d'elle !...
    Elle y était nécessitée . Tout ce qu'elle aimait, c'était là.
    Elle devait avoir envie de venir se sourire encore en cette glace mystérieuse où elle avait tant de fois admiré son lilial visage ! La douce morte, là-bas, avait tressailli, certes, dans ses violettes, sous les lampes éteintes ; la divine morte avait frémi, dans le caveau, toute seule, en regardant la clef d'argent jetée sur les dalles. Elle voulait s'en venir vers lui, aussi ! Et sa volonté se perdait dans l'idée de l'encens et de l'isolement. La Mort n'est une circonstance définitive que pour ceux qui espèrent des cieux ; mais la Mort, et les Cieux, et la Vie, pour elle, n'était-ce pas leur embrassement ? Et le baiser solitaire de son époux attirait ses lèvres, dans l'ombre. Et le son passé des mélodies, les paroles enivrées de jadis, les étoffes qui couvraient son corps et en gardaient le parfum, ces pierreries magiques qui la voulaient , dans leur obscure sympathie, -- et surtout l'immense et absolue impression de sa présence, opinion partagée à la fin par les choses elles-mêmes, tout l'appelait là, l'attirait là depuis si longtemps, et si insensiblement, que, guérie enfin de la dormante Mort, il ne manquait plus qu' Elle seule !
    Ah ! les Idées sont des êtres vivants !... Le comte avait creusé dans l'air la forme de son amour, et il fallait bien que ce vide fût comblé par le seul être qui lui était homogène, autrement l'Univers aurait croulé. L'impression passa, en ce moment, définitive, simple, absolue, qu' Elle devait être là, dans la chambre ! Il en était aussi tranquillement certain que de sa propre existence, et toutes les choses, autour de lui, étaient saturées de cette conviction. On l'y voyait ! Et, comme il ne manquait plus que Véra elle-même , tangible, extérieure, il fallut bien qu'elle s'y trouvât et que le grand Songe de la Vie et de la Mort entr'ouvrît un moment ses portes infinies ! Le chemin de résurrection était envoyé par la foi jusqu'à elle ! Un frais éclat de rire musical éclaira de sa joie le lit nuptial ; le comte se retourna. Et là, devant ses yeux, faite de volonté et de souvenir, accoudée, fluide, sur l'oreiller de dentelles, sa main soutenant ses lourds cheveux noirs, sa bouche délicieusement entr'ouverte en un sourire tout emparadisé de voluptés, belle à en mourir, enfin ! la comtesse Véra le regardait un peu endormie encore.
    -- Roger !... dit-elle d'une voix lointaine.
    Il vint auprès d'elle. Leurs lèvres s'unirent dans une joie divine, --oublieuse, -- immortelle !
    Et ils s'aperçurent, alors , qu'ils n'étaient, réellement, qu' un seul être .
    Les heures effleurèrent d'un vol étranger cette extase où se mêlaient, pour la première fois, la terre et le ciel.
    Tout à coup, le comte d'Athol tressaillit, comme frappé d'une réminiscence fatale.
    -- Ah ! maintenant, je me rappelle !... dit-il. Qu'ai-je donc ? -- Mais tu es morte !
    A l'instant même, à cette parole la mystique veilleuse de l'iconostase s'éteignit. Le pâle petit jour du matin, -- d'un matin banal, grisâtre et pluvieux --, filtra dans la chambre par les interstices des rideaux. Les bougies blêmirent et s'éteignirent, laissant fumer âcrement leurs mèches rouges ; le feu disparut sous une couche de cendres tièdes ; les fleurs se fanèrent et se desséchèrent en quelques moments ; le balancier de la pendule reprit graduellement son immobilité. La certitude de tous les objets s'envola subitement. L'opale, morte, ne brillait plus ; les taches de sang s'étaient fanées aussi, sur la batiste, auprès d'elle ; et s'effaçant entre les bras désespérés qui voulaient en vain l'étreindre encore, l'ardente et blanche vision rentra dans l'air et s'y perdit. Un faible soupir d'adieu, distinct, lointain, parvint jusqu'à l'âme de Roger. Le comte se dressa ; il venait de s'apercevoir qu'il était seul. Son rêve venait de se dissoudre d'un seul coup ; il avait brisé le magnétique fil de sa trame radieuse avec une seule parole. L'atmosphère était, maintenant, celle des défunts.
    Comme ces larmes de verre, agrégées illogiquement, et cependant si solides qu'un coup de maillet sur leur partie épaisse ne les briserait pas, mais qui tombent en une subite et impalpable poussière si l'on en casse l'extrêmité plus fine que la pointe d'une aiguille, tout s'était évanoui.
    -- Oh ! murmura-t-il, c'est donc fini ! -- Perdue !... Toute seule ! -- Quelle est la route, maintenant, pour parvenir jusqu'à toi ? Indique-moi le chemin qui peut me conduire vers toi !... Soudain, comme une réponse, un objet brillant tomba du lit nuptial, sur la noire fourrure, avec un bruit métallique : un rayon de l'affreux jour terrestre l'éclaira !... L'abandonné se baissa, le saisit, et un sourire sublime illumina son visage en reconnaissant cet objet : c'était la clef du tombeau.

    Villier de l'Isle-Adam

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  • Maître Saval, notaire à Vernon, aimait passionnément la musique. Jeune encore, chauve déjà, rasé toujours avec soin, un peu gros, comme il sied, portant un pince-nez d’or au lieu des antiques lunettes, actif, galant et joyeux, il passait dans Vernon pour un artiste. Il touchait du piano et jouait du violon, donnait des soirées musicales où l’on interprétait les opéras nouveaux.

    Il avait même ce qu’on appelle un filet de voix, rien qu’un filet, un tout petit filet ; mais il le conduisait avec tant de goût que les « Bravo ! Exquis ! Surprenant ! Adorable ! » jaillissaient de toutes les bouches, dès qu’il avait murmuré la dernière note.

    Il était abonné chez un éditeur de musique de Paris, qui lui adressait les nouveautés, et il envoyait de temps en temps à la haute société de la ville des petits billets ainsi tournés :

    « Vous êtes prié d’assister lundi soir chez maître Saval, notaire, à la première audition, à Vernon, du Saïs . » Quelques officiers, doués de jolies voix, faisaient les chœurs.

    Deux ou trois dames du cru chantaient aussi. Le notaire remplissait le rôle de chef d’orchestre avec tant de sûreté, que le chef de musique du 190e de ligne avait dit de lui, un jour au café de l’Europe :

    « Oh ! maître Saval, c’est un maître. Il est bien malheureux qu’il n’ait pas embrassé la carrière des arts. » Quand on citait son nom dans un salon, il se trouvait toujours quelqu’un pour déclarer :

    « Ce n’est pas un amateur c’est un artiste, un véritable artiste. » Et deux ou trois personnes répétaient, avec une conviction profonde :

    « Oh ! oui, un véritable artiste » ; en appuyant beaucoup sur « véritable ».

    Chaque fois qu’une œuvre nouvelle était interprétée sur une grande scène de Paris, maître Saval faisait le voyage.

    Or, l’an dernier il voulut, selon sa coutume, aller entendre Henri VIII. Il prit donc l’express qui arrive à Paris à quatre heures et trente minutes, étant résolu à repartir par le train de minuit trente-cinq, pour ne point coucher à l’hôtel. Il avait endossé chez lui la tenue de soirée, habit noir et cravate blanche, qu’il dissimulait sous son pardessus au col relevé.

    Dès qu’il eut mis le pied rue d’Amsterdam, il se sentit tout joyeux. Il se disait :

    « Décidément l’air de Paris ne ressemble à aucun air. Il a un je-ne-sais-quoi de montant, d’excitant, de grisant, qui vous donne une drôle d’envie de gambader et de faire bien autre chose encore. Dès que je débarque ici, il me semble, tout d’un coup, que je viens de boire une bouteille de champagne. Quelle vie on pourrait mener dans cette ville, au milieu des artistes ! Heureux les élus, les grands hommes qui jouissent de la renommée dans une pareille ville ! Quelle existence est la leur ! » Et il faisait des projets ; il aurait voulu connaître quelques-uns de ces hommes célèbres, pour parler d’eux à Vernon et passer de temps en temps une soirée chez eux lorsqu’il venait à Paris.

    Mais tout à coup une idée le frappa. Il avait entendu citer de petits cafés du boulevard extérieur où se réunissaient des peintres déjà connus, des hommes de lettres, même des musiciens, et il se mit à monter vers Montmartre d’un pas lent.

    Il avait deux heures devant lui. Il voulait voir. Il passa devant les brasseries fréquentées par les derniers bohèmes, regardant les têtes, cherchant à deviner les artistes. Enfin il entra au Rat-Mort, alléché par le titre.

    Cinq ou six femmes accoudées sur les tables de marbre parlaient bas de leurs affaires d’amour, des querelles de Lucie avec Hortense, de la gredinerie d’Octave. Elles étaient mûres, trop grasses ou trop maigres, fatiguées, usées. On les devinait presque chauves ; et elles buvaient des bocks, comme des hommes.

    Maître Saval s’assit loin d’elles, et attendit, car l’heure de l’absinthe approchait.

    Un grand jeune homme vint bientôt se placer près de lui. La patronne l’appela « M. Romantin » . Le notaire tressaillit. Est-ce ce Romantin qui venait d’avoir une première médaille au dernier Salon ?

    Le jeune homme, d’un geste, fit venir le garçon :

    « Tu vas me donner à dîner tout de suite, et puis tu porteras à mon nouvel atelier 15, boulevard de Clichy, trente bouteilles de bière et le jambon que j’ai commandé ce matin. Nous allons pendre la crémaillère. » Maître Saval, aussitôt, se fit servir à dîner. Puis il ôta son pardessus, montrant un habit et sa cravate blanche.

    Son voisin ne paraissait point le remarquer. Il avait pris un journal et lisait. Maître Saval le regardait de côté, brûlant du désir de lui parler. Deux jeunes hommes entrèrent, vêtus de vestes de velours rouge, et portant des barbes en pointe à la Henri III. Ils s’assirent en face de Romantin.

    Le premier dit :

    « C’est pour ce soir ? » Romantin lui serra la main :

    « Je te crois, mon vieux, et tout le monde y sera. J’ai Bonnat, Guillemet, Gervex, Béraud, Hébert, Duez, Clairin, Jean-Paul Laurens ; ce sera une fête épatante. Et des femmes, tu verras ! Toutes les actrices sans exception, toutes celles qui n’ont rien à faire ce soir, bien entendu. » Le patron de l’établissement s’était approché.

    « Vous la pendez souvent, cette crémaillère ? » Le peintre répondit :

    « Je vous crois, tous les trois mois, à chaque terme. » Maître Saval n’y tint plus et d’une voix hésitante :

    « Je vous demande pardon de vous déranger monsieur mais j’ai entendu prononcer votre nom et je serais fort désireux de savoir si vous êtes bien M. Romantin dont j’ai tant admiré l’œuvre au dernier Salon. » L’artiste répondit :

    « Lui-même, en personne, monsieur » Le notaire alors fit un compliment bien tourné prouvant qu’il avait des lettres.

    Le peintre, séduit, répondit par des politesses. On causa.

    Romantin en revint à sa crémaillère, détaillant les magnificences de la fête.

    Maître Saval l’interrogea sur tous les hommes qu’il allait recevoir ajoutant :

    « Ce serait pour un étranger une extraordinaire bonne fortune que de rencontrer d’un seul coup, tant de célébrités réunies chez un artiste de votre valeur » Romantin, conquis, répondit :

    « Si ça peut vous être agréable, venez. » Maître Saval accepta avec enthousiasme, pensant :

    « J’aurai toujours le temps de voir Henri VIII. » Tous deux avaient achevé leur repas. Le notaire s’acharna à payer les deux notes, voulant répondre aux gracieusetés de son voisin. Il paya aussi les consommations des jeunes gens en velours rouge ; puis il sortit avec son peintre.

    Ils s’arrêtèrent devant une maison très longue et peu élevée, dont tout le premier étage avait l’air d’une serre interminable. Six ateliers s’alignaient à la file, en façade sur le boulevard.

    Romantin entra le premier monta l’escalier ouvrit une porte, alluma une allumette, puis une bougie.

    Ils se trouvaient dans une pièce démesurée dont le mobilier consistait en trois chaises, deux chevalets, et quelques esquisses posées par terre, le long des murs. Maître Saval, stupéfait, restait immobile sur la porte.

    Le peintre prononça :

    « Voilà, nous avons la place ; mais tout est à faire. » Puis, examinant le haut appartement nu dont le plafond se perdait dans l’ombre, il déclara :

    « On pourrait tirer un grand parti de cet atelier » Il en fit le tour en le contemplant avec la plus grande attention, puis reprit :

    « J’ai bien une maîtresse qui aurait pu nous aider pour draper des étoffes, les femmes sont incomparables ; mais je l’ai envoyée à la campagne pour aujourd’hui, afin de m’en débarrasser ce soir. Ce n’est pas qu’elle m’ennuie, mais elle manque par trop d’usage : cela m’aurait gêné pour mes invités. » Il réfléchit quelques secondes, puis ajouta :

    « C’est une bonne fille, mais pas commode. Si elle savait que je reçois du monde, elle m’arracherait les yeux. » Maître Saval n’avait point fait un mouvement ; il ne comprenait pas.

    L’artiste s’approcha de lui.

    « Puisque je vous ai invité, vous allez m’aider à quelque chose. » Le notaire déclara :

    « Usez de moi comme vous voudrez. Je suis à votre disposition. » Romantin ôta sa jaquette.

    « Eh bien, citoyen, à l’ouvrage. Nous allons d’abord nettoyer » Il alla derrière le chevalet qui portait une toile représentant un chat, et prit un balai très usé.

    « Tenez, balayez pendant que je vais me préoccuper de l’éclairage. » Maître Saval prit le balai, le considéra, et se mit à frotter maladroitement le parquet en soulevant un ouragan de poussière.

    Romantin, indigné, l’arrêta :

    « Vous ne savez donc pas balayer sacrebleu ! Tenez, regardez-moi. » .

    Et il commença à rouler devant lui des tas d’ordure grise, comme s’il n’eût fait que cela toute sa vie ; puis il rendit le balai au notaire, qui l’imita.

    En cinq minutes, une telle fumée de poussière emplissait l’atelier que Romantin demanda :

    « Où êtes-vous ? Je ne vous vois plus. » Maître Saval, qui toussait, se rapprocha. Le peintre lui dit :

    « Comment vous y prendriez-vous pour faire un lustre ? » L’autre, abasourdi, demanda :

    « Quel lustre ?

    — Mais un lustre pour éclairer un lustre avec des bougies. » Le notaire ne comprenait point. Il répondit :

    « Je ne sais pas. » Le peintre se mit à gambader en jouant des castagnettes avec ses doigts.

    « Eh bien ! moi, j’ai trouvé, monseigneur » Puis il reprit avec plus de calme :

    « Vous avez bien cinq francs sur vous ? » Maître Saval répondit :

    « Mais oui. » L’artiste reprit :

    « Eh bien, vous allez m’acheter pour cinq francs de bougies pendant que je vais aller chez le tonnelier » Et il poussa dehors le notaire en habit. Au bout de cinq minutes, ils étaient revenus rapportant, l’un des bougies, l’autre un cercle de futaille. Puis Romantin plongea dans un placard et en tira une vingtaine de bouteilles vides, qu’il attacha en couronne autour du cercle. Il descendit ensuite emprunter une échelle à la concierge, après avoir expliqué qu’il avait obtenu les faveurs de la vieille femme en faisant le portrait de son chat exposé sur le chevalet.

    Lorsqu’il fut remonté avec un escabeau, il demanda à maître Saval :

    « Êtes-vous souple ? » l’autre, sans comprendre, répondit :

    « Mais oui. .

    — Eh bien, vous allez grimper là-dessus et m’attacher ce lustre là à l’anneau du plafond. Puis vous mettrez une bougie dans chaque bouteille, et vous allumerez. Je vous dis que j’ai le génie de l’éclairage. Mais retirez votre habit, sacrebleu ! vous avez l’air d’un larbin. » La porte s’ouvrit brutalement ; une femme parut, les yeux brillant, et demeura debout sur le seuil.

    Romantin la considérait avec une épouvante dans le regard.

    Elle attendit quelques secondes, croisa les bras sur sa poitrine ; puis, d’une voix aiguë, vibrante, exaspérée :

    « Ah ! sale mufle, c’est comme ça que tu me lâches ? » Romantin ne répondit pas. Elle reprit :

    « Ah ! gredin. Tu faisais le gentil encore en m’envoyant à la campagne. Tu vas voir un peu comme je vais l’arranger ta fête. Oui, c’est moi qui vais les recevoir tes amis… » Elle s’animait :

    « Je vas leur en flanquer par la figure des bouteilles et des bougies… » Romantin prononça d’une voix douce :

    « Mathilde… » Mais elle ne l’écoutait pas. Elle continuait :

    « Attends un peu, mon gaillard, attends un peu ! » Romantin s’approcha, essayant de lui prendre les mains :

    « Mathilde… » Mais elle était lancée, maintenant ; elle allait, vidant sa hotte aux gros mots et son sac aux reproches. Cela coulait de sa bouche comme un ruisseau qui roule des ordures. Les paroles précipitées semblaient se battre pour sortir. Elle bredouillait, bégayait, bafouillait, retrouvant soudain de la voix pour jeter une injure, un juron.

    Il lui avait saisi les mains sans qu’elle s’en aperçût ; elle ne semblait même pas le voir, tout occupée à parler, à soulager son cœur. Et soudain elle pleura. Les larmes lui coulaient des yeux sans qu’elle arrêtât le flux de ses plaintes. Mais les mots avaient pris des intonations criardes et fausses, des notes mouillées. Puis des sanglots l’interrompirent. Elle reprit encore deux ou trois fois, arrêtée soudain par un étranglement, et enfin se tut, dans un débordement de larmes.

    Alors il la serra dans ses bras, lui baisant les cheveux, attendri lui-même.

    « Mathilde, ma petite Mathilde, écoute. Tu vas être bien raisonnable. Tu sais, si je donne une fête, c’est pour remercier ces messieurs pour ma médaille du Salon. Je ne peux pas recevoir de femmes. Tu devrais comprendre ça. Avec les artistes, ça n’est pas comme avec tout le monde. » Elle balbutia dans ses pleurs :

    « Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ? » Il reprit :

    « C’était pour ne point te fâcher, ne point te faire de peine. Écoute, je vais te reconduire chez toi. Tu seras bien sage, bien gentille, tu resteras tranquillement à m’attendre dans le dodo et je reviendrai sitôt que ce sera fini. »

    Elle murmura :

    « Oui, mais tu ne recommenceras pas ?

    — Non, je te le jure. » Il se tourna vers maître Saval, qui venait d’accrocher enfin le lustre :

    « Mon cher ami, je reviens dans cinq minutes. Si quelqu’un arrivait en mon absence, faites les honneurs pour moi, n’est-ce pas ? » Et il entraîna Mathilde, qui s’essuyait les yeux et se mouchait coup sur coup.

    Resté seul, maître Saval acheva de mettre de l’ordre autour de lui. Puis il alluma les bougies et attendit.

    Il attendit un quart d’heure, une demi-heure, une heure.

    Romantin ne revenait pas. Puis, tout à coup, ce fut dans l’escalier un bruit effroyable, une chanson hurlée en chœur par vingt bouches, et un pas rythmé comme celui d’un régiment prussien.

    Les secousses régulières des pieds ébranlaient la maison tout entière. La porte s’ouvrit, une foule parut. Hommes et femmes à la file, se tenant par les bras, deux par deux, et tapant du talon en cadence, s’avancèrent dans l’atelier comme un serpent qui se déroule. Ils hurlaient :

    Entrez dans mon établissement, Bonnes d’enfants et soldats ! …

    Maître Saval, éperdu, en grande tenue, restait debout sous le lustre. La procession l’aperçut et poussa un hurlement : « Un larbin ! un larbin ! » et se mit à tourner autour de lui, l’enfermant dans un cercle de vociférations. Puis on se prit par la main et on dansa une ronde affolée.

    Il essayait de s’expliquer :

    « Messieurs… messieurs… mesdames… » Mais on ne l’écoutait pas. On tournait, on sautait, on braillait.

    À la fin la danse s’arrêta.

    Maître Saval prononça :

    « Messieurs… » Un grand garçon blond et barbu jusqu’au nez lui coupa la parole :

    « Comment vous appelez-vous, mon ami ? » Le notaire, effaré, prononça :

    « Je suis maître Saval. » Une voix cria :

    « Tu veux dire Baptiste. »

    Une femme dit :

    « Laissez-le donc tranquille, ce garçon ; il va se fâcher à la fin.

    Il est payé pour nous servir et pas pour se faire moquer de lui. » Alors maître Saval s’aperçut que chaque invité apportait ses provisions. l’un tenait une bouteille et l’autre un pâté. Celui-ci un pain, celui-là un jambon.

    Le grand garçon blond lui mit dans les bras un saucisson démesuré et commanda : « Tiens, va dresser le buffet dans le coin, là-bas. Tu mettras les bouteilles à gauche et les provisions à droite. » Saval, perdant la tête, s’écria :

    « Mais, messieurs, je suis un notaire ! » Il y eut un instant de silence, puis un rire fou. Un monsieur soupçonneux demanda :

    « Comment êtes-vous ici ? » Il s’expliqua, raconta son projet d’écouter l’Opéra, son départ de Vernon, son arrivée à Paris, toute sa soirée.

    On s’était assis autour de lui pour l’écouter ; on lui lançait des mots ; on l’appelait Schéhérazade.

    Romantin ne revenait pas. D’autres invités arrivaient. On leur présentait maître Saval pour qu’il recommençât son histoire. Il refusait, on le forçait à raconter ; on l’attacha sur une des trois chaises, entre deux femmes qui lui versaient sans cesse à boire. Il buvait, il riait, il parlait, il chantait aussi. Il voulut danser avec sa chaise, il tomba.

    À partir de ce moment, il oublia tout. Il lui sembla pourtant qu’on le déshabillait, qu’on le couchait, et qu’il avait mal au cœur.

    Il faisait grand jour quand il s’éveilla, étendu, au fond d’un placard, dans un lit qu’il ne connaissait pas.

    Une vieille femme, un balai à la main, le regardait d’un air furieux. À la fin, elle prononça :

    « Salop, va ! Salop ! Si c’est permis de se soûler comme ça ! » Il s’assit sur son séant, il se sentait mal à son aise. Il demanda :

    « Où suis-je ?

    — Où vous êtes, salop ? vous êtes gris. Allez-vous bientôt décaniller et plus vite que ça ! » Il voulut se lever Il était nu dans ce lit. Ses habits avaient disparu. Il prononça :

    « Madame, je… ! » Puis il se souvint… Que faire ? Il demanda :

    « M. Romantin n’est pas rentré ? » La concierge vociféra :

    « Voulez-vous bien décaniller, qu’il ne vous trouve pas ici au moins ! » Maître Saval confus déclara :

    « Je n’ai plus mes habits. On me les a pris. » Il dut attendre, expliquer son cas, prévenir des amis, emprunter de l’argent pour se vêtir Il ne repartit que le soir. Et quand on parle musique chez lui, dans son beau salon de Vernon, il déclare avec autorité que la peinture est un art fort inférieur

    Guy De Maupassant

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  •  

    Il était une fois une petite toile de peinture abandonnée
    Tout était sombre et rien ne laissait deviner la luminosité et la valeur de l’œuvre.
    Elle gisait là, dans un coin poussiéreux.
    Oubliée de tous et de toutes, jusqu’au jour où une enfant de neuf ans la redécouvrit...
    Elle s’assit, la prit dans ses mains, la contempla, et souffla sur la poussière qui s’envola, formant un nuage crémeux. Elle frotta du revers de sa manche la toile et soudain, une lumière blanche venue du centre de la toile lui illumina le visage et éclaira ses yeux. Quelle beauté !
    Le dessin ? Un vieil homme et un enfant, tenant une bougie dans ses mains… La fragilité de l’œuvre mais aussi la sensibilité du dessin n’échappa pas à l’enfant qui bien qu’ignorant tout de la peinture en fut ravie et la descendit dans sa chambre.
    Elle la cacha sous son lit et, chaque soir quand les lumières de la maison s’éteignaient et que les bruits s’estompaient, elle regardait le tableau fasciné par la lumière intérieure qui s’en dégageait. Elle ne dit rien à personne et garda son secret toute sa vie. Et les mois, les années passèrent, et Lucile ne cessait de contempler son tableau, dans les instants de joies et de peines, de soleil et de pluie.
    Quand Lucile fut une vielle dame, elle le donna à sa petite fille Louise. Elle prit soin de lui expliquer l’histoire de la naissance de la lumière, celle qui ne meurt jamais et qui accompagne chacun et chacune de nous quelles que soient les circonstances.
    « Noël, dit-elle à Louise, ce n’est que cela, la découverte d’une lumière que l’on attendait sans trop y croire et qui soudain vous éclaire les yeux, le visage, le cœur et illumine votre vie entière, révélant le secret du mystère de la vie. »
    En ces temps de l’Avent et de Noël qu’il soit donné à chacun et à chacune d’entre nous catéchètes, de découvrir et partager avec les enfants et les jeunes cette lumière venue de l’intérieur, celle du cœur, de l’amour et de la paix et, qu’ensemble, nous nous laissions conduire par elle.

     

     

     

    Nicole VERNET(D’après un texte de Laurence Fouchier)

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  • Histoires espouvantables de deux magiciens qui ont esté estranglez par le Diable dans Paris la Semaine saincte.
    À Paris, par Claude Percheron, rue Galande, aux Trois Chappelets.
    In-8.
    À MONSIEUR D.,
    DOCTEUR EN MÉDECINE.

    Monsieur,

    Sur le bruit qui couroit hier de la mort de deux magiciens estranglez par le Diable, je fus me promener en divers lieux pour me rendre certain de cest espouvantable accidant, où, après en avoir tumultuairement recueilly quelque chose au bruit de la cour, la nouveauté du faict me sembla si estrange, que je l’ay jugée digne de vous estre escrite, et me tardoit que je misse la main à la plume pour vous en tracer quelque chose, laquelle d’un plain vol a passé sans s’arrester par dessus ce petit discours mal tissu et limé, aussy que je n’ay point esté curieux en la recherche des beaux mots, me contentant de vous en escrire unement et sans fard la verité. Vous la recepvrez donc, s’il vous plaist, d’aussy bon œil que si le stile en estoit plus relevé, attendant que je puisse trouver en autre endroit l’occasion de vous pouvoir tesmoigner par effect plustost que par paroles l’affection que j’ay de demeurer à jamais,

    Monsieur,

    Vostre très affectionné serviteur,

    F. L. M.
    P. P. D.
      S.

    De Paris, ce 16 avril 1615.

     

    Histoires espouvantables de deux magiciens1.

    Il n’y a rien au monde qui soit si capable de trouver place dans un esprit malsain et qui a tant soit peu esté haleiné du vent d’ambition et des vanitez mondaines, que l’imaginaire contentement de la possession des richesses et de la vaine jouissance des grandeurs et dignitez terrestres. C’est ce qui fait que beaucoup d’hommes couverts toutefois d’un faux masque de chrestiens font banqueroute à leur conscience, et,  abandonnant le culte qu’ils doivent au service divin du Tout-Puissant, sacrifient et dressent des autels tous les jours et des vœux aux faux dieux des anciens payens, Junon et Venus, c’est-à-dire aux honneurs, aux richesses et aux plaisirs, et enfin (pour s’estre desmunis de l’assistance du grand Dieu et du bon ange gardien que sa divine Majesté a gardée à chacune de leurs ames à l’instant de leur création) se laissent attirer dans les precipices de magie par une allechante friandise de pouvoir par dessus la nature mesme, de se faire aimer, de se venger, et nuire aux ennemis, car c’est ce qui les incite à ce damnable mestier. Joint que cest imposteur Sathan ne manque de leur promettre qu’ils feront miracles, et à la parfin, après qu’ils se sont empestrés avec ce maudit et cauteleux serpent, et à l’heure qu’ils le servent le mieux, c’est alors que ce pervers ouvrier d’iniquitez vient à les posseder ou estrangler. Voilà la recompence que Dieu donne à ces esprits maniaques qui ont renié sa puissance pour se faire cognoistre à eux par les effets du ministre de sa haute justice, à la puissance duquel (quand Dieu lui lasche la bride) il n’est rien de comparable sur la terre, comme dit Job. La preuve de cecy se peut clairement faire par deux petites histoires autant admirables et espouvantables en leur esvenement que pleines d’impieté et irreligion en leur subject. J’ai toutefois horreur de prendre, ô miserable, malheureuse et desreglée meschanceté ! ô effrontée et intolerable volupté ! ce tesmoignage entre les chrestiens, et de voir ceste peste de magie, non seullement condempnée par les loix divines et humaines, mais encore abhorrée et  destestée par les payens même, comme faict voir le poète Virgile, par ces grands serments et adjurations que faisoit Didon, voulant persuader à sa sœur que, malgré elle, il falloit avoir recours aux charmes et arts magiques :

    J’atteste les grands Dieux et toi, ma sœur, ma mie,
    Qu’il faut que malgré toi tu t’aides de magie,

    trouver place encore dans les âmes qui ont cognoissance d’un seul Dieu tout-puissant ! Mais puisque Paris est le spectacle de deux estranges tragedies qui se jouèrent entre le Diable et deux magiciens, les 11 mars, veille des Rameaux, et 14 dudict mois, jour de mardy sainct dernier, 1615, j’en feray, le petit discours qui s’en suit :

    Première Histoire.

    L’un de ces deux miserables qui ont servy de proye aux démons se nommoit Cæsar(2), lequel a  non seulement tonné dans les airs, mais estonné toute la France par les effects extraordinaires de sa magie, qui avoit tousjours en sa bouche ce que disoit un ancien magicien :

    Je suis necromancien qui, par ma necromance,
    Faits fleschir quand je veux souz moy toute puissance ;
    Je faits trembler la terre et mouvoir les cieux ;
    Il pleut, il grêle, il vente, alors que je le veux.

    Et pouvoit aussi dire ce que Petronius Arbiter faisoit dire à sa sorcière Énothée :

    Tout ce que tu peux voir dessouz le ciel doré,
    Au desir de ma voix est tousjours preparé ;
    Par mes charmes j’attire en ce monde la Lune,
    Et tiens dessouz mes loys les Dieux et la fortune.

    Ces merveilles ne sont pas difficiles à croyre, car il avoit un esprit familier qui s’appeloit Sophocles, lequel parloit à luy à toute heure et en toute compagnie ; et faire eslever des nuées noires, arracher le feu, la gelée, l’orage, la foudre, troubler les elements, ce sont jeux de Sathan. Les petits enfants aux païs septentrionaux font à milliers de ces tours pour plaisir. Tout cela n’estoit que des moindres traitz de son mestier. C’est luy qui avoit predit la mort de  monsieur le marechal de Biron(3), et, depuis, la mort du roy(4) Henri le Grand, qui a apporté tant de malheurs et de desordre à notre desolée France. Il avoit un chien avec luy(5), qu’il envoyoit où il vouloit porter des lettres, et en tiroit responce s’il en estoit besoing. Je ne l’ay jamais veu ; mais il y a sept ans que je commençay à le cognoistre par réputation : ce fut lors qu’il fut fait prisonnier sur ce qu’on l’accusoit d’avoir fait une image de cire(6) pour faire  mourir en langueur un certain gentilhomme ; de laquelle accusation, par le moyen de son demon, après avoir gardé longtemps sa prison, il fust renvoyé absouz. Mais quelles meschancetez et diableries n’a-t-il point faict depuis, qui ne peuvent venir à la cognoissance des hommes ! Il fut soupçonné une autre fois d’avoir donné quelques philtres et potions amatoires, que les anciens jurisconsultes ont tant condamné par leurs loix, à un jeune homme, pour le faire jouyr d’une fille à laquelle il fit un enfant, dont il s’ensuivit un enfanticide, et pour ce demeura encore longtemps en prison. Enfin, tant de maux ne pouvant demeurer impunis, il y a près de deux mois qu’il fust remis en prison à la Bastille, à Paris, pour s’estre vanté d’avoir chevauché au sabbat une grande dame de la cour. Les philosophes, les theologiens et les historiens disent qu’il y a quatre sortes de demons, les infernaux, les aquatiques, les aïriens et les subterriens, et que les plus pervers, menteurs et trompeurs de tous, sont les subterriens et aïriens, du nombre desquels estoit celuy de ce malheureux (car les autres ne se familiarisent pas), comme il lui a bien montré. Ce demon donc, tant qu’il vit qu’on ne faisoit pas grande instance contre son maistre, le visitoit souvent en sa prison (comme le disoient les prisonniers de sa chambre), le caressoit, luy faisoit mille belles promesses et l’asseuroit tousjours de le mettre bientost en liberté, comme il avoit fait autrefois, jusques à ce qu’il vit qu’on eust tiré beaucoup de preuvres contre luy et qu’il estoit en danger de perdre la proye qu’avec tant de soin il avoit si longtemps conservée. Lors, jouant un tour,  non de serviteur, comme il avoit tousjours esté, mais de maistre, s’en alla dans la prison samedy dernier, veille des Rameaux, à la nuict, non doucement, comme il avoit accoutumé, mais avec un grand tintamarre qui esveilla et espouvanta fort les autres prisonniers, qui entendirent une voix effroyable qui dict : Eh bien ! Cæsar, il est temps que tu viennes avec moy, et ouyrent cest abominable magicien crier : Mes amis ! Ce qui les espouvanta tellement, qu’il n’y eust pas un d’eux qui ne demeura en pamoison plus de demie heure, de la craincte qu’ils avaient euë que ce diable deschesné ne leur en fist autant, car ils s’imaginèrent d’abord ceste mort desesperée. Le jour venu, il fit paroistre sa lumière dans la chambre par une fenestre qui avoit esté rompue à ce combat, qui fit voir ce miserable duelliste mort et decouvert sur son lict.

    Deuxième Histoire.

    L’autre et seconde tragedie est d’un duquel, pour le respect que, comme bon chretienne, je dois à sa profession, je tairay le nom et la qualité, et me contenteray de dire seulement qu’il estoit Florentin et qu’il demeuroit à Paris chez un mareschal de France(7), qui ne cherissoit personne plus que luy ; mais, ô vergongne ! ô sacrilége ! ô malheur qu’un tel  homme ayt esté si aveuglé que de se laisser charmer les sens par ces appas magiques, et que des grands aient de telles personnes en leurs maisons, qu’ils n’en facent ce que dict Philon Juif au traicté des lois particulières, qui dict qu’aussi tost que nous apercevons des serpants, des scorpions ou autres bestes venimeuses, nous les tuons auparavant qu’elles mordent ou blessent ! Ainsy se faut-il promptement defaire des sorciers empoisonneurs, qui mettent leurs soins à changer la nature, douce, sociable et raisonnable, au naturel sauvage des bestes cruelles, n’ayant plaisir qu’à mal faire à tout le monde. Je n’ay jamais ouy dire qu’il eust faict aucune meschanceté, sinon qu’il estoit grand astrologue, qu’il se mesloit de predire les choses à venir(8), et qu’il s’entendoit fort à faire des horoscopes, qui est astrologie judiciaire, du tout contraire à sa profession et tant condamnée par Hieremie, qui dict : Ne craignez pas que les signes du ciel puissent quelque chose contre vous, comme font les Gentils ; ce sont toutes inventions vaines. Et par la bouche de Dieu mesme, qui profère ces mots dans Job : Te voudrois-tu bien vanter de connoistre l’ordre du ciel, et serois-tu bien si hardy d’en appliquer les raison ou bien d’en faire là-bas des supputations en terre ? Horace mesme, seulement esclairé de la lumière de nature et non de la cognoissance du vrai Dieu, resprouve ceste precognoissance des Dieux choses futures quand il dict :

    Ne veuille rechercher ce qui doit demain estre.

     

    Les Chrestiens devroient avoir honte que les payens leur façent leçon, comme font aussi les satyriques en plusieurs endroits, de fuir la recherche de ce que Dieu nous a voulu exprès cacher, pour nous contenir dans les bornes de l’humanité, de la modestie et de la loy. Le diable ne se mesle pas dans ces folles et vaines ames qui se laissent emporter hors les termes de la nature, et les pousse à vouloir faire comme luy, quand il voulut non pas estre Dieu, car il connoissoit bien cela estre impossible, mais il eust cette ambition d’estre egal à Dieu. Je n’ai pas ouy dire autre chose de ce Florentin, c’est ce qui m’empesche de faire un asseuré jugement de luy ; toutefois, ce qui luy arriva le jour du mardy sainct, en la nuict, peut faire croire qu’il n’avoit pas l’ame meilleure que celuy qui luy fraya le chemin quatre jours auparavant ; au contraire, qu’il estoit plus pernicieux et endiablé que l’autre, et que ses entreprises estoient plus haultes, puisque Dieu luy a faict sentir la juste rigueur de sa justice par l’entremise de Sathan, qui fut sur la minuict dans sa chambre, et, disent l’homme et le laquais de ce Florentin , qu’ils n’entendirent rien qu’un grand bruit quy sembloit faire abismer toute la maison, et que le matin ils trouvèrent leur maistre mort, hors de son lict, ayant la tête tournée le devant derrière.

    Telle fut la juste recompence que ces impies et abominables receurent, qui, infidèles et ingrats envers leur Createur, s’estoient empestrés dans les lacs de Sathan, ennemy juré du genre humain, lequel, après les avoir chastiez en ce monde, les a emportez au plus profond abisme des enfers pour y recevoir eternellement la juste punition de leurs demerites.

    De bonne vie, bonne mort.

     


     

    1. M. Leber (V. Catalogue de sa bibliothèque, nº 4222, t. II, p. 266) pense qu’il s’agit ici 1º « du fameux Cosme Ruggieri, ou, comme on disoit alors, Cosme le Florentin », astrologue de Catherine de Médicis ; 2º du maréchal d’Ancre , « pour lequel le bon peuple faisoit des vœux de potence et de bûcher », et qui pourtant, ajoute M. Leber, ne s’en portoit pas moins bien alors. Il a raison pour l’un, et tort, je crois, pour l’autre. Je préfère l’opinion émise dans la Biographie universelle (supplément), au mot Ruggieri. Notre pièce y est citée, et, sans se préoccuper de pseudonymes, on y conserve au premier de nos deux magiciens son nom de César, qu’un sorcier de ce temps-là portait en effet. Quant au second, c’est Ruggieri. Tout s’accorde à le prouver, notamment la date de sa mort, qui eut lieu en effet dans la Semaine-Sainte de 1615. V. le Mercure françois, t. IV, p. 46.

     

    2. C’est bien probablement le même César, magicien, qui, selon Tallemant des Réaux (Historiettes, édit. in-12, t. I. p. 173), s’étoit entremis avec ses sortiléges dans le mariage du connétable de Montmorency, qui eut lieu le 13 mars 1593. C’est Louise de Budos, la future connétable, qui avoit recouru à lui. « On a dit, écrit Tallemant, qu’elle s’étoit donnée au diable pour épouser M. le connétable, et que César, un Italien, qui passoit pour magicien à la cour, avoit été l’entremetteur de ce pacte. » Il ajoute un peu plus loin : « Le bonhomme de La Haye, un vieux gentilhomme huguenot, qui avoit bien vu des choses, m’a dit que César n’étoit qu’un fourbe. « Vous me voulez, lui  disoit-il, faire voir le Diable dans une cave où cinq ou six coquins charbonnés me viendront peut-être bien étriller. Je le veux voir dans la plaine Saint-Denis. » — Le vrai nom de ce César étoit Jean du Chastel, voy. le baron de Fæneste, édit. Jannet, p. 112. Comme si ce n’étoit pas assez de ces deux noms, Jean de Lannel, qui parle longuement de lui dans son Roman satirique, p. 1105, l’appelle Perditor. V. l’abbé d’Artigny, Nouv. Mém. de litt., VI, p. 44–47.

     

    3. Je ne sais si ce César avoit prédit la mort du maréchal de Biron, mais on pensoit sous Louis XIII que Nostradamus l’avoit clairement pronostiquée. V. Historiettes de Tallemant, in-12, t. X, p. 58.

    4. Un autre magicien, Olerius, bénéficier de Barcelonne, dans son Almanach, publié à Valence en novembre 1609, avoit prédit la mort de Henri IV. Riquier, Vie de Peiresc, p. 128.

    5. Une fameuse sorcière de cette époque, Marie Boudin, qui exploitait surtout les prophéties d’amour et de mariage, faisoit aussi agir un chien noir dans ses maléfices. V., d’ailleurs, sur le rôle des chiens dans la magie, Louandre, la Sorcellerie, p. 32.

    6. Ce maléfice, qu’on appeloit envoûtement ou envoultement, de in, contre, et vultus, visage, consistoit à faire modeler à la ressemblance de la personne à qui l’on vouloit mal de mort une figurine de cire, et à la piquer au cœur d’une longue épingle, avec l’espoir que la personne représentée mourroit d’une pareille blessure. V. un article de l’Illustration, 22 mai 1852, dans lequel nous nous sommes étendu sur cette espèce de sortilége. Quelquefois, et nous en avons des exemples au XIIe siècle, on se contentoit de faire chanter des messes par maléfice devant ces images de cire. On peut voir ce qu’en dit Pierre-le-Chantre, Histoire littéraire de France, t. XV, p. 290.

     

    7. Cette phrase, qui a fait sans doute l’erreur de M. Leber, peut s’appliquer fort bien à Ruggieri. « Vers la fin de sa vie, dit de lui M. Bazin, il trouva dans le maréchal d’Ancre, comme lui Florentin, un nouveau protecteur. » La Cour de Marie de Medicis, etc. Paris, 1830, in-8º, p. 139.

     

    8. À partir de 1604, Ruggieri publia, dit-on, un almanach chaque année.

     

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  • C’est un trait significatif en beaucoup de contes que, lorsque une chose impossible devient possible, en même temps une autre chose impossible devient possible ; aussi que, lorsque l’homme se vainc lui-même, il vainc aussi la nature et un prodige a lieu qui lui accorde l’agréable opposé dans le moment que le désagréable contraire lui devient agréable. Ce sont là les conditions magiques. Par exemple, un ours sera changé en prince, mais seulement dans l’instant où l’ours sera aimé. Peut-être qu’une transformation pareille aurait lieu si l’homme parvenait à aimer le mal dans l’univers ; dans l’instant qu’il commencerait à aimer la maladie ou la douleur, il se pourrait que la volupté la plus enivrante reposât dans ses bras, et que le plaisir positif le plus haut le pénétrât. La maladie ne pourrait-elle être un moyen de synthèse supérieure ? Et plus la maladie serait épouvantable, plus serait haute la volupté qui y est cachée ? Chaque maladie est peut-être le commencement nécessaire de l’union plus intime de deux êtres, le commencement fatal de l’amour. L’homme peut ainsi devenir enthousiaste de la maladie et de la douleur, et considérer la mort, avant tout, comme une union plus étroite d’êtres aimants. Le meilleur ne commence-t-il point partout par la maladie ? La demi-maladie est un mal, la maladie totale une volupté et d’essence supérieure... La douleur pourrait-elle être détruite dans le monde, comme le mal ? Est-ce que la poésie détruirait la douleur comme la morale détruit le mal ? Le coeur qui est bon ne va pas à la vertu par le mal, mais par la philosophie. Il n’y a ni mal ni douleur absolus. Il est possible que l’homme se rende par degrés absolument méchant, et crée également de la sorte une douleur absolue ; mais l’un et l’autre sont des produits artificiels que l’homme détruira simplement selon les lois de la morale et de la poésie, sans y croire, sans les admettre. – Toute douleur et tout mal sont isolés et isolants ; c’est le principe de la séparation. Par la réunion, la séparation cesse et ne cesse pas ; mais le mal et la douleur, en tant que séparation et réunion apparentes, cessent en effet par séparation et réunion véritables, qui n’existent qu’alternativement. – J’anéantis le mal, la douleur, en philosophant. C’est une élévation, une direction du mal et de la douleur sur eux-mêmes, ce qui a lieu, en sens inverse, pour le bien, la volupté, etc.

    NOVALIS

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