• On avait perdu la conscience. Cependant rien ne semblait changé. Il y avait toujours foule dans les rues et dans les théâtres ; les passants continuaient à aller et venir ; les ambitions continuaient à s’agiter, et c’était toujours à qui happerait un bon morceau à la volée. Personne ne remarquait que subitement quelque chose avait disparu et que certaine flûte avait cessé de jouer sa partie dans le grand orchestre de la vie humaine. Même beaucoup de gens commencèrent à se sentir plus libres et plus braves. L’homme eut la démarche plus légère et comprit mieux toute la commodité qu’on trouve à donner des crocs-en-jambe au voisin,  l’opportunité de flatter, de ramper, de tromper, de faire de faux rapports, de calomnier.
    Il semblait qu’on eût escamoté tout malaise. Les gens ne marchaient pas, ils se sentaient comme portés. Rien ne les affectait, rien ne les faisait réfléchir. Le présent, l’avenir, tout semblait appartenir à tous ces gens heureux qui n’avaient même pas remarqué la perte de la conscience.
    Elle avait disparu subitement… en un clin d’œil !
    Hier encore elle était là comme un parasite ennuyeux, visible à tous les regards, s’imposant à l’attention, et tout à coup… plus rien !
    Les fantômes déplaisants avaient disparu avec elle ; disparu aussi ce trouble moral qui accompagnait la conscience accusatrice.
    On n’avait plus qu’à se laisser aller au  courant de la vie et à s’amuser. Les sages de ce monde comprirent qu’ils étaient enfin affranchis du dernier lien qui entravait leurs mouvements, et il va sans dire qu’ils s’empressèrent de recueillir les fruits de cette liberté. C’était à qui ferait rage ; il n’y eut que rapine et que vols ; ce fut le commencement d’une ruine générale.
    Cependant la malheureuse conscience gisait toute lacérée sur la voie publique. Les passants la conspuaient et la poussaient du pied. Chacun la piétinait comme on aurait fait d’une méchante loque ; chacun se demandait avec étonnement comment il se pouvait faire que dans une ville bien policée, et à l’endroit le plus fréquenté, pareil scandale pût s’étaler au grand jour.

    Dieu sait si la pauvre proscrite ne serait pas demeurée longtemps en cet état sans un infortuné ivrogne qui la ramassa après  avoir convoité de ses yeux d’ivrogne ce mauvais chiffon, dans l’espoir de se procurer un petit verre d’eau-de-vie en le vendant.
    Tout à coup il sentit circuler dans toute sa personne une sorte de courant électrique. De ses yeux troublés il commença à regarder autour de lui. Sa tête, c’était évident pour lui, se débarrassait des vapeurs du vin. Peu à peu elle lui revenait, cette conscience amère de la réalité dont il s’était affranchi au prix de toutes ses forces vives anéanties par la boisson.
    D’abord il n’éprouva que de la peur, cette peur bête qui trouble parfois l’homme quand il a le pressentiment d’un danger menaçant. Ensuite sa mémoire s’inquiéta ; son imagination se mit à parler. Sa mémoire impitoyable fit sortir des ténèbres de son honteux passé toutes les particularités relatives aux violences, aux trahisons,  aux iniquités qu’il avait commises, tout ce qui rappelait la flétrissure de son cœur. Son imagination revêtit tous ces détails de formes vivantes
    Le voilà réveillé de sa longue léthargie ; mais c’est pour se transformer en une sorte de tribunal et se juger lui-même. Tout son passé paraît au malheureux ivrogne comme un crime continuel, comme un perpétuel scandale. Il ne procède pas par interrogations, par examen, par analyse. Il est écrasé du premier coup en apercevant le tableau de sa chute morale, et il se sent mille fois plus puni par ce tribunal intérieur devant lequel il a comparu de son propre gré qu’il n’aurait pu l’être par le plus sévère tribunal humain.
    Il ne veut même pas admettre, par atténuation, que la plus grande partie de ce passé pour lequel il se maudit ne dépendait pas de lui, infime et misérable  ivrogne, mais d’une puissance mystérieuse et immense qui l’a lancé et entraîné en ce monde, pareille à l’ouragan quand il emporte dans ses tourbillons, à travers la steppe, un frêle brin d’herbe.
    Qu’est donc son passé ? Pourquoi sa vie a-t-elle suivi cette direction-là et non pas quelque autre voie ? Qu’est-il lui-même ? Autant de questions auxquelles il ne peut répondre que par la plus complète ignorance et le plus profond étonnement.
    Le joug, tel est l’emblème qui a présidé à son existence. Il est né sous le joug, c’est sous le joug qu’il descendra dans la tombe.
    Or voilà que maintenant la conscience lui est apparue… mais à quoi bon ? Est-elle venue pour lui poser impitoyablement des questions sans réponses ? Est-elle venue dans cette demeure détruite pour y faire revivre l’existence passée ? Mais cette  ruine pourra à peine supporter un pareil choc.
    Hélas ! la conscience réveillée ne lui apporte ni espérance ni réconciliation. Elle ne sort de sa torpeur que pour le conduire dans une impasse : l’accusation volontaire de soi-même dépourvue de sanction ; s’accuser pour s’accuser.
    Il vivait jadis entouré d’un brouillard ; aujourd’hui le même brouillard subsiste, mais peuplé de visions douloureuses. Dès autrefois de lourdes chaînes retentissaient à ses bras ; maintenant ce sont encore les mêmes chaînes, mais leur poids a doublé parce qu’il a compris que ce sont des chaînes.
    Notre ivrogne se mit à verser des larmes inutiles. Les bonnes gens qui passaient commencèrent à s’arrêter autour de lui et affirmèrent que c’était le vin qui opérait en lui.   
    « Mes amis, je ne peux m’empêcher de pleurer, c’est au-dessus de mes forces, » disait le malheureux ivrogne.
    Et la foule de rire aux éclats et de se moquer de lui.
    Elle ne comprenait pas que jamais il n’avait été aussi affranchi des vapeurs du vin qu’à ce moment-là, et qu’il avait tout bonnement fait une fâcheuse trouvaille qui lui déchirait le cœur. Si cette foule avait fait elle-même pareille trouvaille, elle aurait compris assurément qu’il est au monde une douleur, la plus cruelle de toutes, celle qu’on éprouve en trouvant inopinément la conscience. Elle aurait compris, cette foule, qu’elle-même était aussi difforme d’esprit, aussi abrutie que cet ivrogne qui se lamentait devant elle.
    « Non, se disait le malheureux, il faut que je m’en défasse coûte que coûte, sinon c’est fait de moi. »   
    Et déjà il s’apprêtait à jeter sa trouvaille sur la voie publique, mais il en fut empêché par la présence d’un sergent de ville.
    « Toi, mon bon, lui dit ce dernier en le menaçant du doigt, tu m’as tout l’air de vouloir distribuer à la dérobée des brochures clandestines. Ce ne sera pas long, tu sais, de te fourrer au violon. »
    L’ivrogne cacha promptement sa trouvaille dans sa poche et s’éloigna. Il se dirigea à pas de loup, et en regardant à la ronde pour voir si on ne l’épiait pas, vers le cabaret de sa vieille connaissance le cabaretier Prokoritch. Avant d’entrer, il jeta tout doucement un coup d’œil sur l’intérieur par la fenêtre. Voyant qu’il n’y avait pas de pratiques dans le cabaret et que Prokoritch sommeillait derrière son comptoir, il ouvrit rapidement la porte, entra en courant, et, sans  donner à Prokoritch le temps de se reconnaître, il lui mit dans la main la terrible trouvaille et se sauva.
    Prokoritch demeura pendant quelques instants les yeux écarquillés. Ensuite il se senti pris d’une sueur froide. Il eut comme une vision qu’il faisait son commerce sans que ses papiers fussent en règle ; mais, après une prompte et générale inspection, il reconnut qu’il ne manquait aucun papier, ni le bleu, ni le vert, ni le jaune, exigés par les autorités.
    Il jeta ensuite un regard sur le chiffon qui se trouvait dans ses mains, et il lui parut connu.
    « Hé, hé, fit-il, c’est bien le même chiffon dont je me suis défait à grand’peine avant l’achat de ma patente de cabaretier. Oui, c’est bien le même. »
    après s’être convaincu de ce point, il calcula aussitôt que sa ruine était chose  assurée. Voici le raisonnement qu’il fit pour ainsi dire machinalement :
    « Un homme est dans les affaires. Survient ce fléau, c’en est fait ; il n’y a plus, il ne peut plus y avoir d’affaires. »
    Il se mit à trembler incontinent ; il pâlit, il fut saisi d’une peur sans précédent chez lui.
    La conscience se réveillait en lui et murmurait :
    « Non, non, il ne faut plus enivrer ignominieusement le pauvre peuple. »
    Hors de lui, épouvanté, il appela à son secours sa femme Arina Ivanovna.
    Arina Ivanovna accourut, mais dès qu’elle eut reconnu l’acquisition involontaire faite par Prokoritch, elle cria d’une voix émue :
    « Au secours ! à la garde ! au voleur !
    — Pourquoi suis-je condamné à une prompte ruine par la faute de ce  misérable ? » se disait Prokoritch en pensant à l’ivrogne qui lui avait repassé la trouvaille, et de grosses gouttes de sueur lui vinrent au front.
    Le cabaret se remplissait cependant peu à peu de gens du peuple, mais Prokoritch, au lieu de servir ses clients avec sa bonne humeur habituelle, les jeta dans un profond étonnement, non seulement en refusant de leur verser du vin, mais encore en leur démontrant d’une manière très touchante que, pour le pauvre, tout le malheur vient de la boisson.
    « Si encore, disait-il à travers ses larmes, vous vous contentiez chacun de boire un petit verre, soit ; ce serait même profitable. Mais vous ne songez qu’à saisir les occasions pour avaler des tonneaux tout entiers. Et qu’arrive-t-il ? Vous vous enivrez, on vous traîne au poste, et là, pour tout profit, vous recevez cent coups de bâton.  Réfléchissez-y un peu, mes amis : cela vaut-il la peine de courir après pareille chose, et de payer, par-dessus le marché, à un imbécile comme moi, tout l’argent que vous avez gagné ?
    — Mais, Prokoritch, tu perds l’esprit ! lui disaient ses clients étonnés.
    — Ce n’est pas extraordinaire qu’on le perde, amis, quand on est frappé par un malheur comme celui qui m’atteint, répondit Prokoritch. Voyez plutôt l’espèce de patente que j’ai reçue. »
    Il leur montra en même temps la conscience que l’ivrogne lui avait glissée dans les mains et demanda si personne n’en voulait profiter ; mais, chacun ayant reconnu de quoi il s’agissait, c’était à qui se reculerait à distance respectueuse. Personne ne marquait d’empressement à accepter l’offre de Prokoritch.
    « Voyez la jolie patente. Qui en  veut ? répétait Prokoritch en enrageant.
    — Mais qu’est-ce que tu comptes faire dorénavant ? lui demandèrent ses clients.
    — Maintenant, mes amis, voici comment je raisonne : il ne me reste plus qu’une chose à faire, — mourir ! En effet, il ne m’est plus possible de tromper mon prochain. Je ne veux plus griser le pauvre peuple avec de l’eau-de-vie. Donc, que me reste-t-il à faire, si ce n’est de mourir ?
    — Il a raison, dirent ses clients en riant de lui.
    — Même, continua Prokoritch, voici ce qui me vient à l’esprit : j’ai envie de briser toute la vaisselle que voilà et de faire couler tout le contenu des tonneaux dans le canal voisin. On est plus sûr ainsi d’éviter la tentation de boire. »
    Ici, Arina Ivanovna intervint par ces simples paroles : « Essaye un peu, pour  voir. » Car son cœur, à elle, n’avait évidemment pas été touché par la grâce divine descendue si subitement sur Prokoritch. Mais ce n’était pas facile d’arrêter celui-ci ; il continuait à verser des larmes amères et à parler sans cesse.
    « Si malheur pareil au mien arrive à un homme, disait-il, c’est que c’était écrit ; cela devait arriver ; cet homme était prédestiné au malheur. En s’examinant, en cherchant à se définir lui-même, cet homme n’osera plus dire : « Je suis un commerçant, je suis un marchand. » Il ne pourrait s’exprimer ainsi sans un trouble profond. Il doit dire simplement : « Je suis un malheureux. »
    Prokoritch se livra pendant toute cette journée à ces exercices de haute philosophie, et, bien qu’Arina Ivanovna se fût résolument opposée au projet de son mari de briser la vaisselle et de verser le vin dans  le canal, néanmoins ils ne vendirent rien ce jour-là.
    Vers le soir Prokoritch sortit de son état de tristesse ; il devint même gai et, en se couchant, il dit à Arina Ivanovna qui pleurait :
    « Eh bien, ma petite âme et très chère épouse, quoique nous n’ayons rien gagné aujourd’hui, comme on se sent léger tout de même quand on a la conscience pure ! »
    En effet, à peine couché, il s’endormit et ne fut pas agité en dormant, et même il ne ronfla pas, tandis qu’il ronflait jadis alors qu’il gagnait de l’argent, mais qu’il n’avait pas de conscience.
    Cependant Arina Ivanovna voyait les choses un peu autrement. Elle comprenait très bien que, pour le commerce d’un cabaretier, la conscience n’était pas déjà une acquisition si agréable et dont on pût espérer profit ; aussi bien résolut-elle de se  défaire à tout prix de cet hôte importun.
    Elle attendit patiemment toute la nuit, mais, à peine le jour commença-t-il à poindre à travers les vitres poudreuses du cabaret, qu’elle déroba la conscience à son mari dormant et l’emporta précipitamment dans la rue.
    C’était justement jour de marché. Déjà des campagnes voisines arrivaient, les unes derrière les autres, les charrettes des paysans, et l’inspecteur de police Lovets se rendait en personne, d’un pas pressé, à la place du Marché pour veiller à ce que tout se passât dans l’ordre voulu.
    À la vue de Lovets, Arina Ivanovna conçut un projet qui lui parut excellent.
    Elle courut à perte d’haleine après lui, et, aussitôt qu’elle l’eut rattrapé, elle lui glissa la conscience dans la poche de son paletot avec une étonnante habileté, sans qu’il s’en doutât.   
    Lovets n’était pas absolument un coquin sans vergogne, mais il était sans gêne et il pratiquait assez librement de petites malversations. Il n’avait pas un air insolent, mais il était doué d’un regard inquisiteur à l’excès. Ses mains n’avaient pas trempé dans de trop grosses vilenies, mais elles happaient volontiers tout ce qui s’offrait aisément à leur portée. En un mot, c’était un concussionnaire très convenable.
    Or voilà que tout à coup cet homme-là lui-même commença à venir à résipiscence.
    Arrivé sur la place du Marché, il lui sembla que toutes ces marchandises dans les charrettes, aux étalages et dans les boutiques, ne lui appartenaient pas, que tout cela était le bien d’autrui. Jamais il n’avait encore éprouvé pareille sensation.
    Il se frotta les yeux en se disant :   
    « Est-ce que je suis malade ? Tout ceci est sans doute un songe. »
    Il s’approcha d’une charrette avec l’intention d’y promener ses mains, mais ses bras restèrent immobiles le long de son corps. Il s’approcha d’une autre charrette avec l’intention de secouer un moujik par la barbe, mais, ô terreur ! les paumes de ses mains restèrent fermées.
    Il prit peur et se dit : « Qu’est-ce qui vient donc de m’arriver ? Hé mais, je suis en train de gâter mon métier pour toujours ! Ne vaut-il pas mieux rentrer chez moi pour voir si je n’y ai pas laissé tout mon bon sens ? »
    Espérant toutefois que son mal finirait par se passer, il se promena au milieu du marché en regardant çà et là. Il y avait une foule d’objets variés et surtout beaucoup de volaille, et tout cela semblait lui dire :   
    « Il n’y a pas qu’à se baisser pour prendre. Il y a loin de la coupe aux lèvres. »
    Cependant les paysans, voyant que notre homme n’était pas dans son assiette naturelle et qu’il se bornait à clignoter des yeux vers leurs marchandises, devinrent plus hardis. Ils osèrent le plaisanter et ils l’appelèrent Nigaud Nigaudovitch, fils de nigaud.
    « Non, j’ai quelque maladie inconnue, » se dit Lovets, et il rentra chez lui les mains vides.
    Madame son épouse l’attendait en supputant le nombre de sacs en écorce de tilleul qu’il pourrait rapporter, car d’ordinaire il en était tout chargé et c’était là dedans qu’il mettait ses prises. Or le voilà qui revenait sans un seul sac. Aussitôt la moutarde monta au nez de Mme Lovets, et, s’élançant au-devant de son mari, elle lui dit :
    « Où sont les sacs ?
    — J’en atteste ma conscience… fit Lovets.
    — On te demande où sont les sacs.
    — J’en atteste ma conscience… répéta Lovets.
    — Eh bien, que ta conscience te procure de la nourriture jusqu’au prochain jour de marché. Quant à moi, je n’ai rien à te donner à dîner, » déclara la Lovets.
    Lovets baissa la tête, car il savait que les paroles de son épouse étaient sans réplique.
    Il ôta son paletot. Immédiatement une transformation s’opéra en lui. La conscience étant restée dans la poche du paletot accroché au mur, Lovets se sentit tout à coup allégé et libre comme autrefois. Il lui sembla de nouveau qu’en ce monde rien n’appartenait à autrui, et que tout était son bien. L’aptitude à tout  s’approprier et à tout dévorer renaissait en lui.
    « Hé, hé, maintenant vous ne m’échapperez pas, mes bons amis ! » s’écria-t-il en se frottant les mains, et il endossa promptement son paletot afin de retourner en toute hâte au marché. Mais, ô miracle ! à peine avait-il achevé de mettre ce vêtement que son élan s’arrêta net. Il s’était formé en lui comme deux hommes, l’un, sans paletot, impudent et dépourvu de délicatesse, l’autre, avec paletot, timide et modeste.
    Bien qu’il se sentît animé des sentiments les plus bienveillants, il n’abandonna pas son projet de retourner au marché.
    « Peut-être, pensait-il, parviendrai-je à surmonter mon mal. »
    Mais plus il approchait du marché, plus son cœur battait et plus il éprouvait le besoin de témoigner quelque amitié à  tout ce pauvre monde qui travaillait sans relâche du matin au soir dans la pluie et dans la boue pour gagner deux copecks. Il ne songeait plus au bien d’autrui. Loin de là, sa bourse lui devenait à charge depuis qu’il se rendait compte qu’elle contenait non pas son argent, mais celui du prochain.
    « Voici quinze copecks, mon ami, dit-il à un paysan en lui donnant de l’argent.
    — Pourquoi me donnes-tu cela, grand nigaud ?
    — C’est comme dédommagement pour mes injustices d’autrefois. Pardonne-les-moi pour l’amour de Dieu.
    — Eh ! que Dieu te pardonne ! »
    Il parcourut ainsi tout le marché en distribuant tout son argent. La chose faite, il se sentit sans doute soulagé d’un grand poids ; néanmoins il devint extrêmement pensif.   
    « J’ai évidemment contracté quelque maladie, se dit-il de nouveau. Je ferais mieux de rentrer chez moi, et je profiterai de l’occasion pour recueillir tout le long de la route les pauvres que je rencontrerai, et je les nourrirai. »
    Il fit comme il avait dit. Il ramassa, chemin faisant, un nombre infini de pauvres et les emmena dans sa cour. À cette vue, Mme Lovets leva les bras au ciel en se demandant quelle nouvelle extravagance allait avoir lieu. Lovets s’approcha doucement d’elle et lui dit d’une voix caressante :
    « Voici justement, ma petite Théodosie, ces bonnes gens que je devais t’amener. Nourris-les pour l’amour de Dieu. »
    Mais à peine eut-il eu le temps de suspendre son paletot au portemanteau qu’il se sentit de nouveau affranchi de toute entrave. Apercevant par la fenêtre tous  les pauvres de la ville réunis dans sa cour, il ne comprit pas ce que cela voulait dire. Quel pouvait être le motif de cette réunion ? Est-ce qu’il lui allait falloir les bâtonner tous ?
    « Qu’est-ce que c’est que tous ces gens-là ? demanda-t-il, en se dirigeant vers la cour.
    — Comment, « tous ces gens-là » ? Ce sont ces dignes vagabonds que tu m’as donné l’ordre de nourrir, répliqua Mme Lovets d’un air maussade.
    — Qu’on les chasse par les deux épaules ! » cria-t-il avec colère, et il s’élança dans la maison comme un fou. Il parcourut longtemps les chambres en marchant en long et en large, répétant sans cesse : « Qu’est-ce qui peut bien m’être arrivé ? » Comment ! lui, l’homme ponctuel, féroce quand il s’agissait de l’accomplissement de ses devoirs professionnels,  avait-il pu devenir tout à coup mou comme chiffe ?
    « Théodosie Pétrovna, ma petite mère, qu’on me lie, au nom de Dieu ! Je sens qu’aujourd’hui je commets des sottises qu’on ne pourra pas réparer en tout un an, » dit-il d’un ton suppliant.
    Mme Lovets reconnut que son mari était fort mal hypothéqué. Elle le déshabilla, le coucha et lui fit avaler des boissons chaudes. Au bout d’un quart d’heure, elle eut l’idée d’aller dans l’antichambre fouiller dans les poches du paletot pour voir s’il n’y était pas resté quelques copecks. L’une contenait une bourse vide. Dans l’autre elle trouva un morceau de papier sale et huileux. Dès qu’elle eut déplié ce papier, elle s’écria en gémissant : « Voilà donc les tours qu’il nous joue, le malheureux ! Il porte la conscience dans sa poche ! »   
    Elle se mit à réfléchir. Elle chercha dans sa pensée comment on pourrait se défaire de cette conscience et à qui l’on pourrait la repasser. Il s’agissait pour elle de ne pas écraser sous le coup celui qu’elle choisirait pour victime, mais seulement de lui causer quelque dérangement sans conséquences. Après examen, elle trouva que le mieux serait de loger la conscience chez le financier juif Brjotski, le fondateur des grandes affaires, le créateur d’innombrables actions de chemins de fer.
    « Celui-là, au moins, a le cou solide, se dit-elle, il sera en état de supporter cela. »
    Ayant pris cette décision, elle glissa prudemment la conscience dans une enveloppe timbrée, sur laquelle elle écrivit le nom et l’adresse de Brjotski, puis elle jeta l’enveloppe dans la boîte aux lettres.
    « Maintenant, dit-elle à son mari en  rentrant, tu peux hardiment aller au marché. »
    Brjotski était assis à dîner entouré de toute sa famille. À côté de lui était placé l’un de ses fils, âgé de dix ans. L’enfant méditait des opérations de banque.
    « Qu’arrivera-t-il, petit père, si je place à vingt pour cent par mois cet or que tu m’as donné ? Combien aurai-je à la fin de l’année ?
    — À intérêt simple ou à intérêt composé ? demanda Brjotski.
    — À intérêt composé, petit père, cela va de soi.
    — À intérêt composé, cela fera quarante-cinq roubles et soixante-dix-neuf copecks, en négligeant les fractions.
    — Alors, petit père, je le placerai ainsi.
    — Place-le, mon ami, mais veille à ce que ce soit sur un nantissement de tout repos. »
    De l’autre côté de la table se trouvait un autre fils de Brjotski, jeune garçon de sept ans, et lui aussi s’occupait à résoudre par un calcul de tête un problème d’arithmétique élémentaire.
    Plus loin siégeaient ses deux autres fils, et tous deux cherchaient combien d’intérêts le dernier devait au premier pour lui avoir emprunté du sucre candi.
    En face de Brjotski, trônait sa belle épouse tenant dans ses bras sa petite fille nouveau-née qui se penchait instinctivement vers les bracelets d’or de sa mère.
    En un mot, Brjotski était un homme heureux.
    Il se disposait à goûter d’une sauce extraordinaire, tellement bonne qu’il eût volontiers fait parer la saucière de dentelles de prix et de plumes d’autruche,  lorsque le domestique lui présenta une lettre sur un plateau d’argent.
    À peine Brjotski eut-il pris l’enveloppe qu’il devint extrêmement agité. Il était comme une anguille sur le feu.
    « Pourquoi m’envoie-t-on cet objet ? » cria-t-il en tremblant de tout son corps.
    Personne ne comprit ce que cela signifiait, mais il devint évident pour tous qu’il était impossible d’achever le repas.
    Je ne décrirai pas ici les tourments qu’endura Brjotski en cette journée mémorable. Je ne dirai qu’une chose : cet homme, d’apparence faible et débile, supporta en héros les plus terribles tortures, mais quant à se dessaisir de la moindre petite monnaie de quinze copecks, jamais il n’y consentit.
    « Cela n’est rien, disait-il à sa femme dans les moments de crise aiguë, mais tiens-moi solidement, et si, sous le coup de  la souffrance, je te demande de m’apporter ma cassette, n’en fais rien, mon amie. Que je meure plutôt. »
    Comme il n’y a pas de situation au monde, si difficile qu’elle soit, pour laquelle on ne puisse trouver une issue, il s’en trouva une aussi dans le cas actuel.
    Brjotski se souvint fort à propos d’une ancienne promesse qu’il avait faite d’envoyer un don à un établissement de bienfaisance, dont un général de sa connaissance avait la haute administration. Il avait laissé passer le temps sans s’occuper de cette affaire, et maintenant les circonstances lui indiquaient le vrai moyen de remplir cette ancienne promesse.
    Sans tarder, il décacheta avec précaution l’enveloppe qu’il avait reçue par la poste, en retira le contenu avec des pincettes, le remit dans une autre enveloppe en y joignant cent roubles en  assignats, cacheta la nouvelle enveloppe et se rendit chez le susdit général.
    « Je désire, Excellence, contribuer à votre œuvre par une offrande, dit-il en plaçant son pli cacheté sur la table devant le général, dont la figure exprima la satisfaction.
    — Voilà, Monsieur, un acte digne d’éloges, répondit celui-ci. En effet, vous autres… »
    Ici Son Excellence s’embrouilla complètement.
    « Parfaitement, Votre Excellence, parfaitement, s’empressa de dire Brjotski, tout heureux de se sentir allégé de ce qui le gênait. Soyez convaincu que nous autres, gens de finance, nous sommes animés par le plus pur patriotisme, et que nous sommes avant tout Russes.
    — Merci, dit le général, merci… et… hom, hom, cependant…
    — Oui, Excellence, avant tout Russes, Russes avant tout.
    — Bien, bien ; bon, bon. Le Christ soit avec vous. »
    Sur ce, Brjotski vola plutôt qu’il ne marcha par les rues pour rentrer chez lui. Le soir même il avait déjà tout à fait oublié les souffrances passées et il se retrouvait dans son assiette naturelle.
    Il se remit immédiatement aux affaires et passa la nuit à méditer de nouvelles et colossales opérations de banque.
    La pauvre conscience vécut longtemps ainsi errante et passa par les mains de milliers de gens. Personne n’en voulait ; c’était à qui la repasserait au voisin, n’importe à quel prix, même par ruse et par fraude.
    Elle s’ennuya à la fin, la malheureuse, de ne pouvoir se reposer nulle part et de  mener une vie de Juif errant. Alors, s’adressant à son dernier possesseur, certain petit bourgeois dont les affaires ne prospéraient point :
    « Pourquoi me martyrises-tu ? lui dit-elle d’un ton plaintif. Pourquoi me foules-tu aux pieds ?
    - Hé, que veux-tu qu’on fasse de toi, conscience, ma mie ? dit à son tour le petit bourgeois. Tu n’es propre à rien.
    — Voici ce que je te propose, répliqua la conscience. Cherche-moi un petit enfant russe, un petit Russe nouveau-né, et loge-moi dans son cœur pur. Peut-être cet innocent m’accueillera-t-il et serai-je choyée par lui ; peut-être, en grandissant, s’attachera-t-il à moi et m’emmènera-t-il avec lui dans le monde ; peut-être ne me haïra-t-il pas.
    Le petit bourgeois consentit à ce qu’elle demandait. Il chercha et trouva un  petit enfant russe ; il lui ouvrit le cœur et introduisit la conscience dans ce cœur pur.
    Le petit enfant grandira et la conscience grandira avec lui. Ce sera un jour un grand homme avec une grande conscience.
    Ce jour-là, les iniquités, les fraudes et les violences disparaîtront, parce que la conscience, enhardie, parlera en souveraine.


    Chtchédrine, conte russe


     

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  • La citadelle de Machaerous se dressait à l’orient de la mer Morte, sur un pic de basalte ayant la forme d’un cône. Quatre vallées profondes l’entouraient, deux vers les flancs, une en face, la quatrième au-delà. Des maisons se tassaient contre sa base, dans le cercle d’un mur qui ondulait suivant les inégalités du terrain ; et, par un chemin en zigzag tailladant le rocher, la ville se reliait à la forteresse, dont les murailles étaient hautes de cent vingt coudées, avec des angles nombreux, des créneaux sur le bord, et, çà et là, des tours qui faisaient comme des fleurons à cette couronne de pierres, suspendue au-dessus de l’abîme.
    Il y avait dans l’intérieur un palais orné de portiques, et couvert d’une terrasse que fermait une balustrade en bois de sycomore, où des mâts étaient disposés pour tendre un vélarium.
    Un matin, avant le jour, le Tétrarque Hérode-Antipas vint s’y accouder, et regarda.
    Les montagnes, immédiatement sous lui, commençaient à découvrir leurs crêtes, pendant que leur masse, jusqu’au fond des abîmes, était encore dans l’ombre. Un brouillard flottait, il se déchira, et les contours de la mer Morte apparurent. L’aube, qui se levait derrière Machaerous, épandait une rougeur. Elle illumina bientôt les sables de la grève, les collines, le désert, et, plus loin, tous les monts de la Judée, inclinant leurs surfaces raboteuses et grises, Engeddi, au milieu, traçait une barre noire ; Hébron, dans l’enfoncement, s’arrondissait en dôme ; Esquol avait des grenadiers, Sorek des vignes, karmel des champs de sésame ; et la tour Antonia, de son cube monstrueux, dominait Jérusalem. Le Tétrarque en I La citadelle de Machaerous se dressait à l’orient de la mer Morte, sur un pic de basalte ayant la forme d’un cône. Quatre vallées profondes l’entouraient, deux vers les flancs, une en face, la quatrième au-delà. Des maisons se tassaient contre sa base, dans le cercle d’un mur qui ondulait suivant les inégalités du terrain ; et, par un chemin en zigzag tailladant le rocher, la ville se reliait à la forteresse, dont les murailles étaient hautes de cent vingt coudées, avec des angles nombreux, des créneaux sur le bord, et, çà et là, des tours qui faisaient comme des fleurons à cette couronne de pierres, suspendue au-dessus de l’abîme. Il y avait dans l’intérieur un palais orné de portiques, et couvert d’une terrasse que fermait une balustrade en bois de sycomore, où des mâts étaient disposés pour tendre un vélarium. Un matin, avant le jour, le Tétrarque Hérode-Antipas vint s’y accouder, et regarda. Les montagnes, immédiatement sous lui, commençaient à découvrir leurs crêtes, pendant que leur masse, jusqu’au fond des abîmes, était encore dans l’ombre. Un brouillard flottait, il se déchira, et les contours de la mer Morte apparurent. L’aube, qui se levait derrière Machaerous, épandait une rougeur. Elle illumina bientôt les sables de la grève, les collines, le désert, et, plus loin, tous les monts de la Judée, inclinant leurs surfaces raboteuses et grises, Engeddi, au milieu, traçait une barre noire ; Hébron, dans l’enfoncement, s’arrondissait en dôme ; Esquol avait des grenadiers, Sorek des vignes, karmel des champs de sésame ; et la tour Antonia, de son cube monstrueux, dominait Jérusalem. Le Tétrarque en détourna la vue pour contempler, à droite, les palmiers de Jéricho ; et il songea aux autres villes de sa Galilée : Capharnaüm, Endor, Nazareth, Tibérias où peut-être il ne reviendrait plus.
    Cependant le Jourdain coulait sur la plaine aride. Toute blanche, elle éblouissait comme une nappe de neige. Le lac, maintenant, semblait en lapis-lazuli ; et à sa pointe méridionale, du côté de l’Yémen, Antipas reconnut ce qu’il craignait d’apercevoir. Des tentes brunes étaient dispersées ; des hommes avec des lances circulaient entre les chevaux, et des feux s’éteignant brillaient comme des étincelles à ras du sol.
    C’étaient les troupes du roi des Arabes, dont il avait répudié la fille pour prendre Hérodias, mariée à l’un de ses frères, qui vivait en Italie, sans prétentions au pouvoir.
    Antipas attendait les secours des Romains ; et Vitellius, gouverneur de la Syrie, tardant à paraître, il se rongeait d’inquiétudes.
    Agrippa, sans doute, l’avait ruiné chez l’Empereur ? Philippe, son troisième frère, souverain de la Batanée, s’armait clandestinement. Les Juifs ne voulaient plus de ses mœurs idolâtres, tous les autres de sa domination ; si bien qu’il hésitait entre deux projets : adoucir les Arabes ou conclure une alliance avec les Parthes ; et, sous le prétexte de fêter son anniversaire, il avait convié, pour ce jour même, à un grand festin, les chefs de ses troupes, les régisseurs de ses campagnes et les principaux de la Galilée.
    Il fouilla d’un regard aigu toutes les routes. Elles étaient vides. Des aigles volaient au-dessus de sa tête ; les soldats, le long du rempart, donnaient contre les murs ; rien ne bougeait dans le château.
    Tout à coup, une voix lointaine, comme échappée des profondeurs de la terre, fit pâlir le Tétrarque. Il se pencha pour écouter ; elle avait disparu.
    Elle reprit ; et en claquant dans ses mains, il cria :
    — Mannaëi ! Mannaëi !
    Un homme se présenta, nu jusqu’à la ceinture, comme les masseurs des bains. Il était très-grand, vieux, décharné, et portait sur la cuisse un coutelas dans une gaine de bronze. Sa chevelure, relevée par un peigne, exagérait la longueur de son front. Une somnolence décolorait ses yeux, mais ses dents brillaient, et ses orteils posaient légèrement sur les dalles, tout son corps ayant la souplesse d’un singe, et sa figure l’impassibilité d’une momie.
    — Où est-il ? demanda le Tétrarque.
    Mannaëi répondit, en indiquant avec son pouce un objet derrière eux :
    — Là ! toujours !
    — J’avais cru l’entendre !
    Et Antipas, quand il eut respiré largement, s’informa de Iaokanann, le même que les Latins appellent saint Jean-Baptiste. Avait-on revu ces deux hommes, admis par indulgence, l’autre mois, dans son cachot, et savait-on, depuis lors, ce qu’ils étaient venus faire ?
    Mannaëi répliqua :
    — Ils ont échangé avec lui des paroles mystérieuses, comme les voleurs, le soir, aux carrefours des routes. Ensuite ils sont partis vers la Haute Galilée, en annonçant qu’ils apporteraient une grande nouvelle.
    Antipas baissa la tête, puis d’un air d’épouvante : « Garde-le ! garde-le ! Et ne laisse entrer personne ! Ferme bien la porte ! Couvre la fosse ! On ne doit pas même soupçonner qu’il vit ! »
    Sans avoir reçu ces ordres, Mannaëi les accomplissait ; car Iaokanannétait Juif, et il exécrait les Juifs comme tous les Samaritains. Leur temple de Garizim, désigné par Moïse pour être le centre d’Israël, n’existait plus depuis le roi Hyrcan ; et celui de Jérusalem les mettait dans la fureur d’un outrage, et d’une injustice permanente. Mannaëi s’y était introduit, afin d’en souiller l’autel avec des os de morts. Ses compagnons, moins rapides, avaient été décapités.
    Il l’aperçut dans l’écartement de deux collines. Le soleil faisait resplendir ses murailles de marbre blanc et les lames d’or de sa toiture. C’était comme une montagne lumineuse, quelque chose de surhumain, écrasant tout de son opulence et de son orgueil.
    Alors il étendit les bras du côté de Sion ; et, la taille droite, le visage en arrière, les poings fermés, lui jeta un anathème, croyant que les mots avaient un pouvoir effectif. Antipas écoutait, sans paraître scandalisé.
    Le Samaritain dit encore :
    — Par moments il s’agite, il voudrait fuir, il espère une délivrance. D’autres fois, il a l’air tranquille d’une bête malade ; ou bien je le vois qui marche dans les ténèbres, en répétant : « Qu’importe ? Pour qu’il grandisse, il faut que je diminue ! » Antipas et Mannaëi se regardèrent. Mais le Tétrarque était las de réfléchir. Tous ces monts autour de lui, comme des étages de grands flots pétrifiés, les gouffres noirs sur le flanc des falaises, l’immensité du ciel bleu, l’éclat violent du jour, la profondeur des abîmes le troublaient ; et une désolation l’envahissait au spectacle du désert, qui figure, dans le bouleversement de ses terrains, des amphithéâtres et des palais abattus. Le vent chaud apportait, avec l’odeur du soufre, comme l’exhalaison des villes maudites, ensevelies plus bas que le rivage sous les eaux pesantes. Ces marques d’une colère immortelle effrayaient sa pensée ; et il restait les deux coudes sur la balustrade, les yeux fixes et les tempes dans les mains.
    Quelqu’un l’avait touché. Il se retourna. Hérodias était devant lui. Une simarre de pourpre légère l’enveloppait jusqu’aux sandales. Sortie précipitamment de sa chambre, elle n’avait ni colliers ni pendants d’oreilles ; une tresse de ses cheveux noirs lui tombait sur un bras, et s’enfonçait, par le bout, dans l’intervalle de ses deux seins. Ses narines, trop remontées, palpitaient ; la joie d’un triomphe éclairait sa figure ; et, d’une voix forte, secouant le Tétrarque :
    — César nous aime ! Agrippa est en prison !
    — Qui te l’a dit ?
    — Je le sais !
    Elle ajouta :
    — C’est pour avoir souhaité l’empire à Caïus ! Tout en vivant de leurs aumônes, il avait brigué le titre de roi, qu’ils ambitionnaient comme lui. Mais dans l’avenir, plus de craintes !
    — Les cachots de Tibère s’ouvrent difficilement, et quelquefois l’existence n’y est pas sûre !
    Antipas la comprit ; et, bien qu’elle fût la sœur d’Agrippa, son intention atroce lui sembla justifiée. Ces meurtres étaient une conséquence des choses, une fatalité des maisons royales. Dans celle d’Hérode, on ne les comptait plus. Puis elle étala son entreprise : les clients achetés, les lettres découvertes, des espions à toutes les portes, et comment elle était parvenue à séduire Eutychès le dénonciateur.
    — Rien ne me coûtait ! Pour toi, n’ai-je pas fait plus ?… J’ai abandonné ma fille !
    Après son divorce, elle avait laissé dans Rome cette enfant, espérant bien en avoir d’autres du Tétrarque. Jamais elle n’en parlait. Il se demanda pourquoi son accès de tendresse. On avait déplié le vélarium et apporté vivement de larges coussins auprès d’eux. Hérodias s’y affaissa, et pleurait, en tournant le dos. Puis elle se passa la main sur les paupières, dit qu’elle n’y voulait plus songer, qu’elle se trouvait heureuse ; et elle lui rappela leurs causeries là-bas, dans l’atrium, les rencontres aux étuves, leurs promenades le long de la voie Sacrée, et les soirs, dans les grandes villas, au murmure des jets d’eau, sous des arcs de fleurs, devant la campagne romaine. Elle le regardait comme autrefois, en se frôlant contre sa poitrine, avec des gestes câlins.
    — Il la repoussa. L’amour qu’elle tâchait de ranimer était si loin, maintenant ! Et tous ses malheurs en découlaient ; car, depuis douze ans bientôt, la guerre continuait. Elle avait vieilli le Tétrarque. Ses épaules se voûtaient dans une toge sombre, à bordure violette ; ses cheveux blancs se mêlaient à sa barbe, et le soleil, qui traversait la voile, baignait de lumière son front chagrin. Celui d’Hérodias également avait des plis ; et, l’un en face de l’autre, ils se considéraient d’une manière farouche.
    Les chemins dans la montagne commencèrent à se peupler. Des pasteurs piquaient des bœufs, des enfants tiraient des ânes, des palefreniers conduisaient des chevaux. Ceux qui descendaient les hauteurs au-delà de Machaerous disparaissaient derrière le château ; d’autres montaient le ravin en face, et, parvenus à la ville, déchargeaient leurs bagages dans les cours. C’étaient les pourvoyeurs du Tétrarque, et des valets, précédant ses convives.
    Mais au fond de la terrasse, à gauche, un Essénien parut, en robe blanche, nu-pieds, l’air stoïque. Mannaëi, du côté droit, se précipitait en levant son coutelas, Hérodias lui cria :
    — Tue-le !
    — Arrête ! dit le Tétrarque.
    Il devint immobile ; l’autre aussi. Puis ils se retirèrent, chacun par un escalier différent, à reculons, sans se perdre des yeux. — Je le connais ! dit Hérodias, il se nomme Phanuel, et cherche à voir Iaokanann, puisque tu as l’aveuglement de le conserver ! Antipas objecta qu’il pouvait un jour servir. Ses attaques contre Jérusalem gagnaient à eux le reste des Juifs. — Non ! reprit-elle, ils acceptent tous les maîtres, et ne sont pas capables de faire une patrie ! Quant à celui qui remuait le peuple avec des espérances conservées depuis Néhémias, la meilleure politique était de le supprimer.
    Rien ne pressait, selon le Tétrarque. Iaokanann dangereux ! Allons donc ! Il affectait d’en rire.
    — Tais-toi !
    Et elle redit son humiliation, un jour qu’elle allait vers Galaad, pour la récolte du baume. Des gens, au bord du fleuve, remettaient leurs habits. Sur un monticule, à côté, un homme parlait. Il avait une peau de chameau autour des reins, et sa tête ressemblait à celle d’un lion. Dès qu’il m’aperçut, il cracha sur moi toutes les malédictions des prophètes. Ses prunelles flamboyaient ; sa voix rugissait ; il levait les bras, comme pour arracher le tonnerre. Impossible de fuir ! les roues de mon char avaient dusable jusqu’aux essieux ; et je m’éloignais lentement, m’abritant sous mon manteau, glacée par ces injures qui tombaient comme une pluie d’orage.
    Iaokanann l’empêchait de vivre. Quand on l’avait pris et lié avec des cordes, les soldats devaient le poignarder s’il résistait ; il s’était montré doux. On avait mis des serpents dans sa prison ; ils étaient morts. L’inanité de ces embûches exaspérait Hérodias. D’ailleurs, pourquoi sa guerre contre elle ? Quel intérêt le poussait ? Ses discours, criés à des foules, s’étaient répandus, circulaient ; elle les entendait partout, ils emplissaient l’air. Contre des légions elle aurait eu de la bravoure. Mais cette force plus pernicieuse que les glaives, et qu’on ne pouvait saisir, était stupéfiante ; et elle parcourait la terrasse, blêmie par sa colère, manquant de mots pour exprimer ce qui l’étouffait. Elle songeait aussi que le Tétrarque, cédant à l’opinion, s’aviserait peut-être de la répudier. Alors tout serait perdu ! Depuis son enfance, elle nourrissait le rêve d’un grand empire. C’était pour y atteindre que, délaissant son premier époux, elle s’était jointe à celui-là, qui l’avait dupée, pensait-elle.
    — J’ai pris un bon soutien, en entrant dans ta famille !
    — Elle vaut la tienne ! dit simplement le Tétrarque. Hérodias sentit bouillonner dans ses veines le sang des prêtres et des rois ses aïeux.
    — Mais ton grand-père balayait le temple d’Ascalon ! Les autres étaient bergers, bandits, conducteurs de caravanes, une horde, tributaire de Juda depuis le roi David ! Tous mes ancêtres ont battu les tiens ! Le premier des Makkabi vous a chassés d’Hébron, Hyrcan forcés à vous circoncire !
    Et, exhalant le mépris de la patricienne pour le plébéien, la haine de Jacob contre Édom, elle lui reprocha son indifférence aux outrages, sa mollesse envers les Pharisiens qui le trahissaient, sa lâcheté pour le peuple qui la détestait.
    « Tu es comme lui, avoue-le ! et tu regrettes la fille arabe qui danse autour des pierres. Reprends-la ! Va-t’en vivre avec elle, dans sa maison de toile ! dévore son pain cuit sous la cendre ! avale le lait caillé de ses brebis ! baise ses joues bleues ! et oublie-moi ! »
    Le Tétrarque n’écoutait plus. Il regardait la plate-forme d’une maison, où il y avait une jeune fille, et une vieille femme tenant un parasol à manche de roseau, long comme la ligne d’un pêcheur. Au milieu du tapis, un grand panier de voyage restait ouvert. Des ceintures, des voiles, des pendeloques d’orfèvrerie en débordaient confusément. La jeune fille, par intervalles, se penchait vers ces choses, et les secouait à l’air. Elle était vêtue comme les Romaines, d’une tunique calamistrée avec un péplum à glands d’émeraude ; et des lanières bleues enfermaient sa chevelure, trop lourde, sans doute, car, de temps à autre, elle y portait la main. L’ombre du parasol se promenait au-dessus d’elle, en la cachant à demi. Antipas aperçut deux ou trois fois son col délicat, l’angle d’un œil, le coin d’une petite bouche. Mais il voyait, des hanches à la nuque, toute sa taille qui s’inclinait pour se redresser d’une manière élastique. Il épiait le retour de ce mouvement, et sa respiration devenait plus forte ; des flammes s’allumaient dans ses yeux. Hérodias l’observait.
    Il demanda :
    — Qui est-ce ?
    Elle répondit n’en rien savoir, et s’en alla soudainement apaisée.
    Le Tétrarque était attendu sous les portiques par des Galiléens, le maître des écritures, le chef des pâturages, l’administrateur des salines etun Juif de Babylone, commandant ses cavaliers.
    Tous le saluèrent d’une acclamation. Puis, il disparut vers les chambres intérieures.
    Phanuel surgit à l’angle d’un couloir.
    — Ah ! encore ? Tu viens pour Iaokanann, sans doute ?
    — Et pour toi ! j’ai à t’apprendre une chose considérable.
    Et, sans quitter Antipas, il pénétra, derrière lui, dans un appartement obscur. Le jour tombait par un grillage, se développant tout du long sous la corniche. Les murailles étaient peintes d’une couleur grenat, presque noir. Dans le fond s’étalait un lit d’ébène, avec des sangles en peau de bœuf. Un bouclier d’or, au-dessus, luisait comme un soleil.
    Antipas traversa toute la salle, se coucha sur le lit.
    Phanuel était debout. Il leva son bras, et dans une attitude inspirée :
    — Le Très-Haut envoie par moments un de ses fils. Iaokanann en est un. Si tu l’opprimes, tu seras châtié.
    — C’est lui qui me persécute ! s’écria Antipas. Il a voulu de moi une action impossible. Depuis ce temps-là, il me déchire. Et je n’étais pas dur, au commencement ! Il a même dépêché de Machaerous des hommes qui bouleversent mes provinces. Malheur à sa vie ! Puisqu’il m’attaque, je me défends !
    — Ses colères ont trop de violence, répliqua Phanuel. N’importe ! Il faut le délivrer.
    — On ne relâche pas les bêtes furieuses ! dit le Tétrarque.
    L’Essénien répondit :
    — Ne t’inquiète plus ! Il ira chez les Arabes, les Gaulois, les Scythes.
    Son œuvre doit s’étendre jusqu’au bout de la terre !Antipas semblait perdu dans une vision.
    — Sa puissance est forte !… Malgré moi, je l’aime !
    — Alors, qu’il soit libre ?
    Le Tétrarque hocha la tête. Il craignait Hérodias, Mannaëi, et l’inconnu.
    Phanuel tâcha de le persuader, en alléguant, pour garantie de ses projets, la soumission des Esséniens aux rois. On respectait ces hommes pauvres, indomptables par les supplices, vêtus de lin, et qui lisaient l’avenir dans les étoiles.
    Antipas se rappela un mot de lui, tout à l’heure.
    — Quelle est cette chose, que tu m’annonçais comme importante ?
    Un nègre survint. Son corps était blanc de poussière. Il râlait et ne put que dire :
    — Vitellius !
    — Comment ? il arrive ?
    — Je l’ai vu. Avant trois heures, il est ici !
    Les portières des corridors furent agitées comme par le vent. Une rumeur emplit le château, un vacarme de gens qui couraient, de meubles qu’on traînait, d’argenteries s’écroulant ; et, du haut des tours, des buccins sonnaient, pour avertir des esclaves dispersés.

    Gustave Flaubert

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  •  Il était une fois un vieux qui avait trois fils, dont deux étaient intelligents et le troisième, Emélian, fort bête. Les frères travaillent, et Emélian reste couche sur le poêle et ne se soucie de rien. Un jour, les frères d'Emélian décident d'aller à la foire, et les belles-sœurs l'envoient puiser de l'eau. Le nigaud, couché sur le poêle, réplique:

    - Pas envie...
    - Vas-y, Emélian, sinon nous le dirons à nos maris, qui ne t’achèteront pas de cadeaux.
    - Bon, j'y vais
    Le nigaud finit par descendre du poêle, se chausse et s'habille. Fin prêt, il ramasse deux seaux, une hache, se rend à la rivière qui avoisine le village, et taille un trou dans la glace. Il remplit les seaux, les pose au bord du trou et s'attarde à regarder l'eau. Voici qu'il y aperçoit un brochet; il attrape le poisson à la main et le sort de l'eau
    - On en fera une bonne soupe!
    Soudain, le brochet lui dit en langage humain:
    - Emélian, relâche-moi; je t'enrichirai pour la peine.
    Et le nigaud rit:
    - A quoi peux-tu servir? Non,  je t'emporterai à la maison et te ferai cuire par mes belles-soeurs.
    Le brochet insiste:
    - Ecoute, Emélian, rends-moi la liberté; en récompense, je réaliserai le moindre de tes désirs.
    - Bon, mais d'abord prouve que tu ne mens pas!
    Le brochet lui dit:
    - Emélian, Emélian, que désires-tu maintenant?
    - Je veux que mes seaux d'eau rentrent tout seuls à la maison, et qu'il n'y ait pas d'éclaboussures.
    Le brochet répond:
    - Retiens les paroles que je vais prononcer; les voici: comme le brochet le commande à ma demande.
    Emélian dit:
    - Comme le brochet le commande à ma demande, rentrez, les seaux, à la maison...
    Au même instant, seaux et palanche escaladent la pente. Emélian relâche le brochet et suit les seaux. Ses voisins s'étonnent, et Emélian, lui, chemine sans un mot et rit en douce. Les seaux passent la porte, se posent sur le banc et le nigaud grimpe sur le poêle.
    Quelque temps après, ses belles-sœurs reviennent à la charge:
    - Emélian, qu'as-tu à paresser? Tu devrais aller fendre du bois.
    Le nigaud leur réplique:
    - Et vous alors?
    - Comment, et nous?.. Ce n'est pas notre tâche!
    - Pas envie...
    - Eh bien, tu n'auras pas de cadeaux.
    - Bon, j'y vais

    Le nigaud se lève, descend du poêle, s'empresse de se chausser et de se vêtir. Fin prêt, il gagne la cour, sort le traîneau de sous l'auvent, prend une corde et la hache, s'installe dans le traîneau et dit à ses belles-soeurs d'ouvrir le portail. Elles lui demandent:
    - Pourquoi n'as-tu pas pris le cheval?
    - Pas besoin de cheval.
    Elles ouvrent le portail, et Emélian dit tout bas:
    - Comme le brochet le commande à ma demande, traîneau, file dans la forêt!
    Aussitôt le traîneau débouche de la cour, sous les yeux des villageois ébahis de voir Emélian passer sans cheval à une bonne allure, comme s'il en avait eu pour le moins une paire! Etant donné que le chemin de la forêt passe par la ville, le nigaud la traverse; mais comme il ignore qu'on doit crier pour alerter les piétons, il se tait et en écrase un grand nombre; on lui court après sans parvenir à le joindre.
    Il quitte la ville, pénètre dans la forêt, s'arrête, descend du traîneau et dit:
    - Comme le brochet le commande à ma demande, coupe du bois bien sec, hache, et vous, les bûches, entassez-vous tout seules sur le traîneau et attachez-vous!
    A peine a-t-il parlé que la hache se met à l'ouvre et les bûches s'entassent sur le traîneau et s'attachent. La besogne achevée, il ordonne à la hache de lui tailler une trique. Puis il remonte dans le véhicule et dit:
    -Allons, comme le brochet le commande à ma demande, rentre tout seul, mon traîneau!
    Aussitôt le traîneau part à une bonne allure; mais à la ville où le nigaud a écrasé du monde, on le guette pour lui sauter dessus; il est empoigné, tiré à bas du traîneau et rossé. Se trouvant en si mauvaise posture, il murmure:
    - Comme le brochet le commande à ma demande, ma trique, rosse-les!
    Aussitôt la trique se dresse et de bastonner la foule. Profitant de la débandade, le nigaud s'échappe; la trique le suit après avoir roué de coups les assaillants. Revenu au logis, le nigaud grimpe sur le poêle.
    Peu de temps après, les rumeurs parviennent finalement aux oreilles du tsar qui envoie à sa recherche un officier. Il entre dans l'izba d'Emélian et demande:
    - C'est toi Emélian le nigaud?
    Celui-ci répond du haut du poêle:
    - Que me veux-tu?
    - Habille-toi vite; je dois te conduire auprès du tsar.
    - Pas envie...
    L'officier, fâché, lui donne une gifle. Le nigaud murmure tout bas:
    Comme le brochet le commande à ma demande, trique, rosse-le!
    Aussitôt la trique se dresse et bastonne l'officier qui arrive à s'enfuir. Surpris et ne pouvant croire que le nigaud, à lui seul, ait eu raison de son émissaire, le tsar envoie l'un de ses boyards:
    - Ramène-moi le nigaud, ou je te coupe la tête!

    Le messager se met en route, achète raisins secs, pruneaux, pains d'épice et, sitôt arrivé au village d'Emélian, entre dans l'izba et questionne ses belles-soeurs:
    - Qu'aime-t-il, votre nigaud?
    - Seigneur, notre Emélian aime se faire prier avant de vous rendre service; il aime aussi les vestes rouges.
    Le messager offre au nigaud aisins secs, pruneaux, pains d'épice et dit:
    - Que fais-tu là couché, mon cher Emélian? Allons voir le tsar.
    - Je suis bien au chaud là où je suis!" Car il aime par-dessus tout la chaleur.
    - Viens, on te nourrira bien chez le tsar!
    - Pas envie...
    - Emélian, Emélian, le tsar te fera faire une veste rouges!
    Le nigaud réfléchit et dit:
    - Prends les devants, je te suivrai.
    Le messager repart donc, et le nigaud, après s'être prélassé encore un moment sur le poêle, dit:
    - Allons, comme le brochet le commande à ma demande, poêle, file droit à la ville!
    Aussitôt l'izba craque, le poêle sort dehors, quitte la cour et fonce à toute allure au palais.
    Le tsar s"étonne:
    - Qu'est-ce que c'est que ça?
    Le messager répond:

    - C'est Emélian arrive sur son poêle.
    Le tsar sort sur le perron et demande:
    - Pourquoi as-tu écrasé tant de monde en allant couper du bois dans la forêt?
    - Ce n'est pas ma faute! Ils n'avaient qu'à s'écarter!
    A ce moment, la fille du tsar, Maria-tsarevna, le regarde par la fenêtre, et lui, il lève les yeux, la trouve fort jolie et murmure:
    - Je voudrais, comme le brochet le commande à ma demande, que la fille du tsar tombe amoureuse de moi!
    Le nigaud dit aussi:
    - Poêle, rentre à la maison...
    Le poêle obéit sur-le-champ et reprend sa place dans l'izba. Emélian vit quelque temps tranquille; mais il en va autrement au palais du tsar dont la fille, amoureuse du nigaud, supplie son père de la lui donner en mariage. Le tsar, furieux, fait venir son messager et dit:ne sait comment le faire ramener. Ses ministres lui conseillent d'en charger l'officier qui avait échoué précédemment; l'idée plaît au roi. Lorsque l'officier, mandé d'urgence, se présente, il lui dit:
    -Ramène-moi le nigaud mort ou vif, sinon je te coupe la tête.
    Le messager achète du vin et de la nourriture va au village, entre dans l'izbe et fait manger et boire le nigaud. Emélian se soûle et s'endort. alors le messager le met dans son chariot et conduit son prisonnier droit au palais. Le tsar ordonne à l'instant d'apporter un grand tonneau cerclé de fer. Sitôt dit, sitôt fait. Alors, il ordonne d'enfermer sa fille et le nigaud dans le tonneau, de l'enduire de goudron et de le jeter à la mer.
    Le tonneau vogue durant des heures; le nigaud continue à dormir, puis, enfin réveillé, il ne voit que du noir et se demande:
    - Où suis-je?
    La tsarevna lui répond:
    - Emélian, tu es dans un tonneau avec moi.
    - Qui es-tu donc?
    - Maria-tsarevna, la fille du roi.
    Emélian dit:
    - Comme le brochet le commande à ma demande, mer, projette le tonneau où nous sommes sur le rivage, au sec.
    A peine le nigaud a-t-il dit ces mots que la mer se démonte et projette sur le rivage, au sec, le tonneau qui aussitôt se brise. Emélian sort avec Maria-tsarevna.
    - Alors, Emélian, où habiterons-nous? Je t'en prie, fais apparaître une maisonnette.
    - Pas envie...

    Elle revient à la charge et Emélian, ébranlé, finit par consentir; il s'éloigne de quelques pas et prononce:
    - Comme le brochet le commande à ma demande, qu'un palais en pierre avec un toit d'or surgisse.
    A peine prononce-t-il ces paroles, qu'un palais n pierre avec un toit d'or apparaît, entouré d'un jardin plein de fleurs et d'oiseaux. Maria-tsarevna et Emélian entrent dans le palais et s'asseoient près de la fenêtre.
    - Emélian, peux-tu devenir beau?
    Le nigaud ne réfléchit pas longtemps:-
    - Comme le brochet le commande à ma demande, que je sois un gars de belle prestance!
    A peine a-t-il dit ces mots qu'il devient d'une beauté surprenante. Le tsar en allant à la chasse, voit le palais:
    - Qui a osé construire un palais sur ma terre et sans ma permission?
    Et il envoie ses serviteurs se renseigner. Ils arrivent et se postent sous la fenêtre, et Emélian leur dit:
    - J'invite le tsar chez moi.
    Le tsar arrive. Emélian l'accueille, l'introduit gentiment dans son palais, le fait asseoir à table. Le tsar et son escorte boivent et mangent à cour joie; le tsar s'étonne:
    - Mais qui es-tu donc, chevalier?
    - Vous souvenez-vous, Votre Majesté, du nigaud qui était venu dans votre palais sur un poêle et que vous avez fait enfermer avec votre fille dans un tonneau qu'on a jeté à la mer? Eh bien, c'est moi, Emélian! si je veux, je peux dévaster et brûler tout votre royaume.
    Le tsar prend peur et demande pardon:
    - Prends ma fille en mariage, prend mon royaume, mas épargne-moi!
    La noce est célébrée le même jour, en grande pompe, et Emélian devient tsar. Voilà, l'histoire est terminée.

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    Je sentis cela pour la première fois quand nous marchions sur la route de N... ; nous marchâmes dix heures de suite, sans nous arrêter, sans ralentir notre marche, sans ramasser les morts, en les laissant à l’ennemi qui nous suivait en masses compactes et, au bout de trois, quatre heures, effaçait avec ses pieds nos traces. Il faisait une chaleur torride J’ignore le nombre de degrés, quarante, cinquante ou davantage, je sais seulement qu’elle était longue, désespérément égale, accablante. Le soleil était énorme, incandescent, terrible, comme si la terre s’en fût approchée et serait bientôt consumée par ce feu impitoyable. Les yeux se refusaient à regarder. La prunelle, petite et rétrécie, petite comme un grain de pavot, cherchait en vain de l’obscurité sous l’ombre des paupières baissées, le soleil pénétrait l’enveloppe fine et envahissait le cerveau fatigué.

    Mais, malgré tout, on était mieux comme ça, et longtemps, quelques heures peut-être, je marchai les yeux fermés, en entendant la foule remuer, en entendant le piétinement des pieds d’hommes et de chevaux, le grincement des roues de fer broyant les  petites pierres, l’haleine oppressée et haletante et le bruit des lèvres sèches. Mais je n’entendais pas de paroles. Tous gardaient le silence, comme si c’eût été une armée de muets qui avançait, et quand quelqu’un tombait, il tombait en silence, les autres se heurtaient contre son corps, se relevaient en silence et, sans se retourner, avançaient, comme si tous ces hommes muets eussent été en même temps sourds et aveugles ; je bronchais aussi et je tombais, et alors j’ouvrais les yeux involontairement, et ce que je voyais me semblait une fiction sauvage, délire pénible de la terre en démence. L’air surchauffé frémissait, sur le point de fendre les pierres frémissaient aussi silencieusement, et les rangs éloignés des hommes à un tournant du chemin, les canons et les chevaux se séparaient de la terre et, sans le moindre bruit, oscillaient comme une masse gélatineuse, — comme si c’eût été une armée d’ombres immatérielles et non d’hommes vivants qui marchait. Le soleil énorme, rapproché, terrible, avait allumé sur chaque canon de fusil, sur chaque plaque de métal un millier de petits soleils éblouissants et, de toutes parts, des côtés, d’en bas, ils pénétraient dans les yeux, ardents, aiguisés comme des baïonnettes chauffées au blanc. Et la chaleur desséchante, brûlante, entrait dans le fond même du corps, dans les os, dans le cerveau, et il semblait parfois que ce qui se balançait sur les épaules n’était pas une tête, mais un globe bizarre, extraordinaire, lourd et léger, étranger et terrible.

    Et alors, et alors tout à coup, je me souvins de la maison : je revis un coin de chambre, un bout de papier bleu, une carafe d’eau toute poudreuse, intacte sur ma table, — ma table, dont un pied, plus court que les deux autres, était appuyé sur un bout de papier plié. Et dans la chambre d’à côté, sans que je les voie, semblent être ma femme et mon fils. Si je pouvais, j’aurais crié, tant cette vision simple et familière, — ce bout de papier bleu, cette carafe poudreuse et intacte, — était extraordinaire.

    Je sais que je me suis arrêté, en levant les bras, mais quelqu’un m’ayant poussé par derrière, je repris ma marche rapide, en me hâtant Dieu sait où, sans sentir ni la fatigue, ni la chaleur. Et je marchai longtemps ainsi, à travers les rangs interminables et silencieux, côtoyant les nuques rouges, brûlées par le soleil, en effleurant presque les baïonnettes brûlantes impuissamment baissées, lorsque tout à coup une idée me fit arrêter, je me demandai ce que je faisais, où j’allais si vite. Sans ralentir le pas, je tournai de côté, je me frayai un passage vers l’espace libre, je franchis un ravin et je m’assis sur une pierre comme si cette pierre rugueuse et brûlante eût été le but de tous me  s efforts.

    Et c'est alors que je sentis cela pour la première fois. Je vis que ces hommes marchant en silence sous les rayons ardents du soleil, à demi-morts de fatigue et de chaleur, chancelant et tombant, étaient fous. Ils ignorent où ils vont, ils ignorent la raison d’être de ce soleil, ils ne savent rien. Ils n’ont pas de tête sur les épaules, mais des globes étranges et terribles. En voici un qui, comme moi, se glisse en hâte à travers les rangs, en voici un autre, un troisième. Voici qu’une tête de cheval aux yeux fous, aux mâchoires largement ouvertes faisant pressentir un cri extraordinaire, terrible, se dresse au-dessus de la foule, se dresse et s’affaisse ; la foule afflue à cet endroit, on entend des voix enrouées et sourdes, un sec coup de fusil, puis le mouvement silencieux et infini recommence. Plus d’une heure déjà je reste sur cette pierre, l’on ne cesse de défiler devant moi, et l’air, la terre, les rangs lointains et illusoires frémissent toujours. Je suis de nouveau pénétré par la chaleur desséchante et je ne me souviens plus de ce qui m’est apparu pour un moment, et l’on passe, l’on passe devant moi et je ne comprends pas ce que c’est Une heure durant j’ai été seul sur cette pierre, et maintenant un groupe d’hommes gris s’est formé autour de moi, les uns sont couchés, immobiles, peut-être déjà morts, d’autres sont assis et regardent les passants d’un air stupide comme moi. Les uns ont des fusils et ressemblent à des soldats, d’autres sont presque dévêtus et la peau de leur corps est si rouge qu’on s’en détourne. Près de moi un homme est couché, le dos en l’air ; à l’indifférence avec laquelle il appuie sa figure contre les pierres pointues et brûlantes, à la blancheur de sa main retournée, on devine qu’il est mort, mais son dos est rouge comme celui d’un homme vivant, et seule une couche fine et jaunâtre, comme sur de la viande fumée, parle de la mort. Je veux m’écarter de lui, mais je n’en ai pas la force, je chancelle et je regarde les rangs avançant indéfiniment illusoires et oscillants. L’état de ma tête me fait pressentir un coup de soleil, mais je l’attends tranquillement, comme dans un rêve, où la mort n’est qu’une étape dans la suite des visions merveilleuses et enchevêtrées.

    "Le rire rouge" Léonid Andreiv

    Andreïev, c'est beaucoup plus qu'une oeuvre attirée par l'angoisse du gouffre. C'est, jeté sur le papier, le pauvre coeur des hommes, pour reprendre un titre du Japonais Sôseki.

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    Toutes les Bibles ou codes sacrés ont été causes des Erreurs suivantes :
    1. Que l’homme a deux principes réels d’existence, à savoir, un Corps et une Ame.
    2. Que l’Energie, appelée le Mal, n’émane que du Corps, et que la Raison, appelée le Bien, n’émane que de l’âme.
    3. Que Dieu tourmentera l’Homme de toute Eternité pour avoir suivi ses propres Energies.
    Mais c’est le contraire de ces affirmations qui est Vrai :
    1. L’Homme n’a pas un Corps différent de son Ame. Ce qu’on nomme Corps est une partie de l’Ame que perçoivent les cinq sens, principaux accès de l’Ame en cette époque.
    2. L’Energie est la seule vie et elle vient du corps. La Raison n’est que limite et circonférence extérieure de l’Energie.
    3. L’Energie est Délice Eternel.

    Le Mariage du Ciel et de l'Enfer ; Le Livre de Thel ; L'Évangile Éternel
    William Blake

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