• Je te voyais pour la première fois (6)

     

    "Je t'ai regardé, certaine que c’était ça que je voulais, à treize ans: un amour avec toi, une évidence de ce genre, cet homme qui était là, lisant assis à une table, dans le fond de l salle, près du petit poêle à bois, sous ce tableau peint par un peintre du dimanche et offert à  Jeanne en remerciement de quelques largesses, et représentant Siom depuis la route de Limoges, avec l'église, l'ancien presbytère, quelques maisons en contrebas, le pont sans arches qui sépare le lac de l'étang du curé, et ce ciel chargé de nuages gris entre lesquels le soleil se glissait par moment et vers lequel tu levais les yeux.

    Je te voyais pour la première fois, mais j’avais déjà entendu parler de toi par mon père ou par un de mes oncles qui avait dit qu'il était étonnant que la famille Bugeaud s'achève avec un type qui écrit des livres, ne prononçant pas le mot "écrivain", comme s'il était réservé aux morts; on a toujours eu cette impression, à l'école, que les écrivain sont toujours été morts, n'est-ce pas, et j'étais, à cet âge, d'accord avec lui, je l'avoue, ne concevant pas qu'un écrivain puisse être vivant, du moins vivre comme n'importe qui et qu'on puisse le voir, lui parler, le toucher, surtout à Siom, en veste de velours brun ouverte sur une chemise grise et un gilet anthracite, les yeux levés vers le ciel soudain trop bleu, comme tu dis si souvent dans tes livres. C'est du moins ce que je pouvais croire, moi qui fuyais alors le regard des hommes mûrs, des vieux, comme on les appelait au lycée, et qui ne comprenais cependant pas que tu fasses semblant e ne pas me voir, car je n’étais pas si mal que ça, à treize ans : tu ne pouvais pas ne pas me remarquer, avec mon jean serré, ces grands cheveux blonds qui me mangeaient la figure et ce chandail qui ne cachait pas tout à fait ma poitrine déjà lourde, comme tu dirais encore. Et moi, ne ne pouvais pas ne pas savoir que je te choisissais, même si je ne comprenais pas tout à fait ce qui se passait en moi, et qui devait cependant être considérable puisque je n'en ai pas dormi de la nuit, à la fois ravie et révoltée, si bien que je me suis mise à te lire, d'abord choquée par certains de tes livres à quoi, je le reconnais, je ne comprenais pas grand-chose, et puis y renonçant, t'oubliant, toi et tes livres, pendant plusieurs années, ou plutôt laissant tout ça travailler en moi, à mon insu, jusqu'à ce que je te revois, dans une librairie où tu signais tes livres, à Ussel, place de la République, où je passais par hasard, après mes cours, et où tant de monde - des femmes, évidemment - se pressait autour de toi que tu as pris le livre que je te tendais et l'as signé sans me regarder vraiment, inscrivant mon prénom à la hâte, avec une formule toute faite, et me le rendant [...] tu ne malaises plus te soucier de la jeune fille de dix-huit ans qui se tenait non loin de toi et que tu n'avais pas reconnue, avec ses cheveux plus courts et sa poitrine qui s'était développée sans que ses cuisses ni sa taille épaississent, trop de gens se pressant autour de toi qui ne savais où donner de la tête, laquelle t tournait sans doute d'une autre façon, le succès, le vin que tu buvais et dont quelqu'un m'a proposé un verre, que j'ai bu avant de m'en aller en me promettant de lire correspondance et de te le faire savoir, un jour; me disant aussi que j'étais heureuse de mes seins, sachant que tu les avais remarqués, que tu les aimerais, un jour, que c'était le plus beau cadeau que je pourrais te faire, si tu daignais t'intéresser à moi , lorsque j'aurais tout fait pour t'approcher de nouveau, ce qui n'était pas difficile, les écrivains sont si prévisibles, du moins en matière de femmes, et les femmes si souvent prêtes à se jeter à leur cou; sauf que chez moi il n'y avait aucun calcul, aucune stratégie: je t'ai aimé dès le début, de cet amour entier et désespéré qu'ont les toutes jeunes filles, un amour qui ne trouve jamais grâce aux yeux des adultes, mais qui est sans doute, pour nous, le seul qui compte vraiment..."

    "Ma vie parmi les ombres" Richard Millet

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