• Sans doute l'homme heureux ne se sent-il bien que parce que les malheureux portent leur fardeau en silence, car sans ce silence le bonheur serait impossible. C'est une anesthésie générale. Il faudrait que derrière la porte de chaque homme satisfait, heureux, s'en tînt un autre qui frapperait sans arrêt du marteau pour lui rappeler qu'il existe des malheureux, que, si heureux soit-il, tôt ou tard la vie lui montrera ses griffes, qu'un malheur surviendra — maladie, pauvreté, perte — et que nul ne le verra, ne l'entendra, pas plus que maintenant il ne voit ni n'entend les autres. Mais l'homme au marteau n'existe pas, l'homme heureux vit en paix et les menus soucis de l'existence l'agitent à peine, comme le vent agite le tremble, et tout est bien.

    "LES GROSEILLIERS" Anton Tchekhov

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  • S'il y a un Dieu, il est caché, il est ailleurs, il est hors du temps, il n'obéit pas à nos lois et nous ne pouvons rien dire de lui. Nous ne pouvons décréter ni qu'il existe ni qu'il n'existe pas. Nous avons seulement le droit d'espérer qu'il existe. S'il n'existe pas, notre monde est absurde. S'il existe, mourir devient une fête et la vie, un mystère.
    Je préfère, de loin, le mystère à l'absurde. J'ai même un faible pour le secret, pour l'énigme, pour un mystère dont la clé nous serait donnée quand nous serons sortis de ce temps qui est notre prison. Kant parle quelque part d'une hirondelle qui s'imagine qu'elle volerait mieux si l'air ne la gênait pas. Il n'est pas impossible que le temps soit pour nous ce que l'air est pour l'hirondelle. Tant pis ! Je prends le risque. Si tout n'est que néant, si les portes de la nuit s'ouvrent et que derrière il n'y a rien, être déçu par ma mort est le dernier de mes soucis puisque je ne serai plus là et que je n'en saurai rien. J'aurai vécu dans un rêve qui m'aura rendu heureux.
    Je m'amuse de cette vie qui se réduit à presque rien s'il en existe une autre. Les malheurs , trop réels, les ambitions, les échecs, les grands desseins, et les passions elles-mêmes si douloureuses et si belles, changent un peu de couleurs. Avec souvent quelques larmes, je me mets à rire de presque tout. Les imbéciles et les méchants ont perdu leur venin. Pour un peu, je les aimerais. Une espèce de joie m'envahit. je n'ai plus peur de la mort puisqu'il n'est pas interdit d'en attendre une surprise. Je remercie je ne sais qui de m'avoir jeté dans une histoire dont je ne comprends pas grand-chose mais que je lis comme un roman difficile à quitter et que j'aurai beaucoup aimé.
    J'ignore s'il y a un Dieu ailleurs, autre chose après la mort, un sens à cette vie et à l'éternité, mais je fais comme si ces promesses étaient déjà tenues et ces espérances, réalisées. Et je souhaite avec confiance qu'une puissance inconnue veille, de très loin, mais beaucoup mieux que nous, sur ce monde et sur moi.

    Jean d' Ormesson

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  • "Les forces reviennent, et le goût de moi-même, et l'envie d'aimer, de voyager, d'improviser ma vie. O ces instants fous de désir de rien! Comment susciter ces états privilégiés où tout ce qui n'est pas là est près de moi, existe!"

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  • Merveilleux souvenir de son arrivée à la crêperie de Locronan - la glissade blanche de son imperméable dans l'ombre de l'entrée, le foulard vert autour de ses cheveux blonds. Son arrivée à Brest, en même temps que notre bateau - et tandis qu'elle descendait de l'auto, une Océanne noir, nous montions sur le quai par la petite planche de bois du bateau d'Ouessant. Et surtout le dernier déjeuner, seul avec elle dans une crêperie de Briec, une heure avant mon départ. Elle avait gardé un petit chapeau rond en tissu imperméable écossais, pareil à tous ceux que portaient les Anglaises en voyage de noces, avant guerre. Il me semble que l'héroïne de Brève rencontre portait un chapeau de ce genre. Elle n'avait pas l'air triste; elle ne semblait pas préoccupée de la solitude qui l'attendait, où notre départ la replongerait, de ces longues journées sans surprise qu'elle allait de nouveau traverser, dans le port de Douarnenez, désolé par l'hiver, auprès d'un père mourant. Elle profitait de ses dernières minutes de bonheur avec le même détachement, la même douceur discrète qu'elle mettait à étouffer sa tristesse; ce détachement, cette discrétion, cette douceur avec laquelle elle nous avait offert des chocolats, des cigares, et le dernier jour du scotch pour le voyage, sans jamais oser nous tendre les cadeaux qu'elle nous apportait, les gardant sur ses genoux, enveloppés dans ces papiers de couleur de Noël, ou les posant sur une table et n'en parlant pas, ne les regardant pas, jusqu'à ce que Jean-Edern ou moi lui demandions ce qu'il y avait dedans, à qui elle des destinait. Alors, négligemment, avec un sourire distrait, elle trouvait une excuse pour nous les donner: "Mon frère a rapporté des cigares de La Havane." - "Il vous faut un peu de whisky pour le voyage; j'en ai trouvé par hasard." On aurait dit qu'elle évitait de prendre la responsabilité des cadeaux qu'elle nous offrait, des services qu'elle nous rendait, moins par modestie que par oubli de soi. Elle a la gaucherie, la timidité des candides; la foule l'effraie; peu à l'aise dans son corps, elle bute souvent contre des obstacles, une pierre ou une marche, et retrouve un équilibre contracté, précaire, avec la grâce maladroite d'un jeune chevreau. Elle est de ces êtres que l'on a envie d'aimer, simplement pour les rendre heureux.

    Journal, samedi 2 janvier 1960 -  Jean-René Huguenin

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  • Sourire :
    Attention

    Son sourire surtout me fascinait. Il enveloppait son visage d'une chaste cornette de lumière. Il allait vers moi par vagues incessantes, la première m'éclaboussant le visage et le rafraîchissant, tandis que la deuxième, au loin, déjà s'élançait. Il semblait me dire: je suis là pour toi seul, je pousse mes rayons partout dans les ténèbres de ton âme, je ne veux que ton bien, je suis ton bien, sois heureux, tu m'as trouvé.

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