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    Ces gens qui font la roue à la télévision, experts en économie ou animateurs de variétés, accomplissent la même besogne. On leur a confié le soin de nourrir l'imaginaire et la pensée d'un peuple. Ils le font maigrir et l'insultent. On devrait leur montrer leurs émissions telles qu'elles sont reçues dans les maisons de retraite, les hôpitaux et les prisons. La plus pertinente manière de connaître une société, c'est de la regarder à partir de ces lieux où l'humain est en voie d'oubli, et d'orienter ainsi sa pensée : du bas vers le haut. On verrait alors ce qui est faux, mort, irréel, et on serait ébloui par les nombreux miracles restants -- images d'animaux, d'arbres, de visages, paroles qui échappent et ravissent. Car il en va des sociétés comme des individus : le réel est toujours du côté du réfractaire, du fugitif, du résistant, de tout ce qu'on cherche à calmer, ordonner faire taire et qui revient quand même, et qui revient encore , et qui revient sans cesse -- incorrigible. L'écriture est de ce côté- là. Tout ce qui s'entête à vivre est de ce coté-là.

     
    "Autoportrait au radiateur"  Christian Bobin
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    Depuis ma prime jeunesse, je pensais que chacun, en ce monde, a son no mans land, où il est son propre maître. Il y a l'existence apparente, et puis l'autre, inconnue de tous, qui nous appartient sans réserve. Cela ne veut pas dire que l'une est morale et l'autre pas, ou l'une permise, l'autre interdite. Simplement chaque homme, de temps à autre, échappe à tout contrôle, vit dans la liberté et le mystère, seul ou avec quelqu'un, une heure par jour, ou un soir par semaine, ou un jour par mois. [...]
    De telles heures ajoutent quelque chose à son existence visible. À moins qu'elles n'aient leur signification propre. Elles peuvent être joie, nécessité ou habitude, en tout cas elles servent à garder une ligne générale. Qui n'a pas usé de ce droit, ou en a été privé par les circonstances, découvrira un jour avec surprise qu'il ne s'est jamais rencontré avec lui-même.

     

    "Le roseau révolté"  Nina Berberova

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    "L’Occident est une route. C’est un voyage initiatique. Une conquête perpétuelle, des autres et de soi-même. Je crois avoir compris une chose majeure. Peut-être la seule chose qu’il faut vraiment comprendre. L’homme blanc s’est perdu dans une modernité qu’il a lui-même créée. Il est le seul à avoir osé tuer son Dieu et prendre sa place. Depuis le toit du monde, il est passé par la colonisation civilisatrice, puis par la tragédie nazie, il est aujourd’hui à la fois le sujet et l’objet de ce qui s’avère être une volonté de disparition totale et définitive. Mais son identité, qu’il l’impose aux sauvages de tous horizons, qu’il la réduise dans une svastika ou qu’il la haïsse au point de tout mettre en œuvre pour l’éradiquer, ne mourra pas. Notre nature toute entière est faite pour brûler et renaitre de ses cendres. Notre cœur est incandescent. Il dépassera toutes les haines dont il est l’objet puisqu’il sait rire en se suicidant. Il relèguera toutes les menaces au rang de mauvaises blagues puisqu’elles ne seront rien à côté de la violence qui le caractérise. L’Occident lorsqu’il est tenu en joue par un des nombreux types qui veulent sa peau parviendra encore à se mettre une balle dans la tête devant les yeux effarés du gars d’en face, puis se réveiller au sol tel un zombie et ramper pour aller bouffer la jambe de l’assaillant encore sidéré par ce qu’il voit. Chaque péripétie aussi sombre soit-elle ne sera qu’un chapitre de plus dans un livre qui ne se fermera jamais. C’est cette aptitude à penser le monde de manière dynamique et à le vivre comme tel qui nous sauvera encore et encore. C’est pourquoi toute vision figée est vaine en ce qui nous concerne. Ceux qui passent des nuits blanches à bricoler un système parfait, à tenter de mettre au point un mode d’emploi qui aurait vocation à régir ad vitam eternam la vie des peuples de l’Ouest sont à côté de la plaque. Nous ne sommes pas des êtres du désert. Nous n’avons pas besoin d’un texte nous commandant ce qu’il faut manger et ce qu’il ne faut pas manger. Nous ne pouvons pas nous mettre à genoux, nous tourner dans une direction et attendre tantôt le bâton tantôt la carotte. Ce n’est pas nous. Ce n’est ni comme cela ni pour cela que nous marchons. Nous reviendrons toujours de tout, parce que nous sommes faits pour ça. Nous sommes les héritiers d’un trésor qui n’existe pas encore. Nous ne craignons pas les ténèbres, nous les embrassons pour mieux gravir les premières marches qui mènent au paradis. Cette façon d’être si particulière constitue notre génie. Une auto-métempsychose permanente qui confine à l’immortalité. Elle nous est propre, et très peu sont capables de la comprendre. Notre mélodie est une cacophonie universelle, et personne ne peut la réduire au silence car elle sonne comme une énigme aux oreilles du monde."

    Extrait d'un texte - auteur anonyme

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    Il m'était déjà arrivé de me demander, et je me le demande de plus en plus à présent, quel est tout de même le prix maximal de la vie. Que peut-on donner pour la conserver, et où est la limite ? Comme on vous l'enseigne maintenant à l'école : «Ce que l'homme a de plus cher, c'est la vie, elle ne lui est donnée qu'une fois.» Par conséquent : s'accrocher à la vie à n'importe quel prix... Nous sommes beaucoup à qui les camps ont fait comprendre que la trahison, le sacrifice d'être bons et démunis était un prix trop élevé, et que notre vie ne le valait pas. Quand à la servilité, la flatterie, le mensonge, les avis, au camp étaient partagés : certains disaient que ce prix-là était acceptable, et c'est peut-être vrai.

    Oui, mais avoir la vie sauve au prix de tout ce qui en fait la couleur, le parfum, l'émotion ? Obtenir la vie avec la digestion, la respiration, l'activité musculaire et cérébrale, et rien de plus. Devenir un schéma ambulant. Ce prix-là, n'est-ce pas un peu trop demander ? N'est-ce pas une dérision ? Faut-il le payer ?

     
    "Le Pavillon des cancéreux"  Alexandre Soljenitsyne
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    J’ai reçu votre revue Indian opinion, éprouvant une grande joie à apprendre ce que l’on y écrit à propos des non-résistants. Et je désire vous faire connaître les pensées que votre lecture provoque en moi.

    Plus je vis et plus je veux – la mort approchant – faire connaître mes sentiments les plus profonds. Il s’agit de ce qui, pour moi, prend une importance immense – de ce qu’on appelle la « non-résistance. » En réalité, cette non-résistance n’est rien d’autre que l’enseignement de l’amour, non faussé par des interprétations mensongères. L’amour – c’est-à-dire l’aspiration vers l’harmonie des âmes humaines et l’action qui résulte de cette aspiration – l’amour est la loi supérieure, unique de la vie humaine. Tout homme le sait pour l’avoir senti au plus profond de son âme – nous le percevons si nettement chez les enfants – tout homme le sait jusqu’au jour où le mensonge de tous les enseignements du monde jette dans la confusion ses idées. Cette loi fut proclamée par tous les Sages de l’univers, aussi bien par ceux de l’Inde et de la Chine que par ceux de l’Europe, Grecs et Romains. Et je pense qu’elle a été très clairement exprimée par le Christ lorsqu’il dit : « elle seule contient tout la loi et les prophètes. »

    Le Christ a été plus loin. Prévoyant la déformation qui peut menacer cette loi, il a nettement indiqué le danger de cette altération dont les hommes ne vivant que pour les intérêts de ce monde sont si coutumiers. En effet, comme le Christ le disait lui-même, les êtres humains se permettent de défendre par la force leurs intérêts personnels, de répondre par des coups à des coups, de reprendre par la violence les objets usurpés, et caetera. Il savait ce que ne peut ignorer toute créature raisonnable, que l’emploi de la violence et l’amour sont inconciliables – l’amour, loi fondamentale de la vie. Une fois la violence admise, quelles que soient les circonstances, la loi de l’amour est reconnue comme insuffisante, d’où la négation même de cette loi. La civilisation chrétienne tout entière, si brillante extérieurement, s’est développée sur la base de ces contradictions et de ces malentendus évidents, étranges, parfois conscients, le plus souvent inconscients.

    En réalité, aussitôt que la résistance a été admise aux côtés de l’amour, celui-ci a disparu, ne pouvant plus exister comme loi première de la vie. Et, sans la loi de l’amour, il ne pouvait plus y avoir que celle de la violence, c’est-à-dire du droit du plus fort. L’humanité chrétienne a vécu ainsi dix-neuf siècles. Il est vrai que, de tous temps, les hommes se laissèrent aller à la violence pour organiser leur vie. Mais la différence entre les peuples chrétiens et tous les autres réside dans le double fait suivant : la loi d’amour, dans le monde chrétien, a été formulée avec une clarté, une précision dont ne jouit aucun autre enseignement religieux ; et les fils du monde chrétien ont accepté, tout en se permettant la violence. De plus, comme ils fondèrent leur vie sur cette violence, l’existence entière des peuples chrétiens ne représente qu’une absolue contradiction entre ce qu’ils prêchent et la base sur laquelle ils construisent leur vie. Contradiction entre l’amour, admis comme loi première, et la violence, reconnue comme nécessité sous toutes ses formes : autorité des gouvernants, des tribunaux, de l’armée, auxquels on se soumet et dont on vante les mérites.

    Cette contradiction n’a cessé de grandir avec le développement des chrétiens, pour atteindre, ces derniers temps, son plus haut degré.

    Le problème, aujourd’hui, est le suivant, avec cette alternative : ou bien comprendre que nous rejetons tout enseignement moral et religieux et que notre vie se construit uniquement sur le pouvoir du plus fort, ou bien que notre devoir est de supprimer notre régime bâti sur la violence, avec ses impôts, ses institutions juridiques et policières et, avant tout, ses armées.

    Un examen du « Zakone Boji » eut lieu, au printemps dernier, dans une des institutions féminines de Moscou. Le professeur du « Zakone Boji », puis l’évêque présent, interrogèrent les jeunes filles sur les Commandements et, particulièrement, le sixième. Après toute réponse juste concernant ce dernier (« Tu ne tueras point »), l’évêque posait, parfois, une autre question : le meurtre est-il toujours, dans n’importe quelle circonstance, interdit par la Loi de Dieu ? Et les malheureuses jeunes filles, instruites dans le mensonge par leurs maîtres, devaient répondre et répondaient : « Pas toujours. L’assassinat est permis à la guerre et aussi pour châtier les criminels. » Cependant l’une d’elles, – n’est pas une invention, mais un fait raconté par un témoin – à qui l’on demanda : « Le meurtre est-il toujours pêché ? » répondit résolument, très émue et rougissante : « L’assassinat est toujours défendu, aussi bien dans l’Ancien que par le Christ ; et non seulement l’assassinat, mais tout mal commis contre son prochain. » Et ce fut l’évêque qui, malgré toute sa majesté et son habile éloquence, dut se taire. La jeune fille sortit victorieuse.

    Oui, nous pouvons parler, dans nos journaux, des progrès de l’aviation, des relations diplomatiques complexes, de différents clubs, de découvertes, d’alliances de tous genres, d’œuvres que l’on qualifie d’artistiques et taire la réponse de cette jeune fille. Mais il est impossible tout de même de la passer sous silence, car toute créature appartenant au monde chrétien sent, plus ou moins confusément, la vérité de cette réponse. Le socialisme, le communisme, l’anarchisme, l’Armée du Salut, la criminalité qui augmente, le chômage, le luxe grandissant, insensé, des riches et la misère des pauvres, le nombre croissant des suicides – tout manifeste, tout témoigne que cette contradiction intérieure doit et ne peut pas être résolue. Quant à la solution, il n’y en a qu’une, celle de la reconnaissance de la loi d’amour et du refus de toute violence.

    C’est pourquoi votre activité au Transvaal, pays qui semble être aux confins de la terre, est une réalisation centrale, l’accomplissement le plus important parmi tous ceux qui ont actuellement lieu dans le monde. Et les peuples chrétiens ne seront pas les seuls à y participer – toutes les nations y prendront part.

    Je pense qu’il vous sera agréable d’apprendre que cette action se développe de même rapidement chez nous, en Russie, sous la forme de refus du service militaire. Et le nombre de ces refus augmente d’année en année. Si minime que soit le nombre des partisans de la non-violence chez vous et des réfractaires, chez nous, en Russie, les uns comme les autres peuvent hardiment affirmer que Dieu est avec eux. Et Dieu est plus puissant que les hommes.

    La pratique du christianisme, même sous l’aspect perverti qu’il a pris chez les peuples chrétiens et la reconnaissance simultanée de l’existence nécessaire des armées, des armements en vue des meurtres commis sur l’échelle la plus vaste en temps de guerre, représentent, je le répète, une contradiction terriblement criante, flagrante. Si criante que, tôt ou tard et probablement bientôt, elle sera reconnue de tous. Alors les hommes se verront obligés ou à renoncer à la religion chrétienne nécessaire pour le maintien des Autorités, ou à en finir avec l’entretien des armées et des violences qu’elles soutiennent – ces dernières étaient aussi nécessaires aux gouvernements.

    Les gouvernements connaissent cette contradiction – aussi bien le vôtre – l’anglais – que le nôtre. Mais il s’agit de l’instinct de conservation. C’est pourquoi la lutte contre la violence est poursuivie plus énergiquement que toute autre activité antigouvernementale par les Pouvoirs, russe et anglais – nous le voyons en Russie, et nous l’apprenons par les articles de votre Revue. Ces gouvernements savent où réside la menace la plus grave qui puisse les atteindre, et leur surveillance est vigilante car il s’agit, pour eux, non seulement de leurs intérêts, mais d’être ou de ne pas être.

    Avec ma très profonde estime.
    Léon Tolstoï.

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