• Dans le Morvan dont la lourde main de granit gantée de fougère se pose près du Creusot, à Uchon, des moines orthodoxes fabriquent des icônes. Ils peignent des madones aux robes de libellules et des christs hypnotiques portant une cape d'or aussi légère que le papier des chocolats fins ou que la couverture de survie dont les pompiers enveloppent les accidentés de la route. L'âme rêveuse, attirée par le lumière de ces images, se jette sur le bois verni et s'enflamme aussitôt. "Tu n'iras pas plus loin que moi", disent les Vierges et les Jésus dorés. "Je suis le mur du paradis, tu peux me longer, mais tu ne pourras me franchir." J'ai longtemps été séduit par la douceur rassurante de ces visages peints. Aujourd'hui je ne me retourne plus si une sainte d'icône me siffle. Je sais que sa beauté est mensongère d'ignorer la fatigue, l'usure et la mort.

    Aucune image sainte n'est sainte. Rien n'est adorable que la pauvre vie de chaque jour, tout entière repose entre nos mains. Jadis une femme qui se mariait ne pouvait plus travailler chez Schneider. Ma mère y travailla quinze ans puis elle épousa mon père. Lorsqu'elle sortit de l'usine pour la dernière fois de sa vie, son vélo volait dans les airs tellement elle appuyait sur les pédales, ivre de joie d'aller dans sa maison, ignorant qu'elle y connaîtrait bientôt, avec ses enfants, un travail bien plus épuisant que celui des ateliers. Le plus beau dans cette vie, c'est de sr fatiguer pour quelqu'un sans qu'il s'en aperçoive. La jeune mère exténuée qui verse la lumière de son visage sur le visage de son enfant nouveau-né, veillant sur la profondeur de son sommeil, est couronnée par des anges las de contempler des Vierges aux yeux vides sur le bois mort des icônes.

    C. Bobin "Prisonnier au berceau"

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  • En vivant dans une ville où l'on avait arraché des oiseaux à l'azur pour les plonger dans le noir et dans une famille où l'on jetait du silence sur les plaies des âmes, j'appris à ne désespérer de rien. Il pouvait toujours se trouver un trésor au fond des ténèbres. Rue des Mésanges, rue des Hirondelles, rue des Alouettes, rue des Pinsons, rue des Moineaux : sur les plaques émaillées des noms de rues, peut encore s'entendre le chant des oiseaux sauveteurs.

    C. Bobin "Prisonnier au berceau"

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  • Un fou, c'est quelqu'un qui a laissé la souffrance prendre sa place.
    "Ta grand-mère est chez les fous. Ils l'ont attachée avec des draps. Elle se  débat toute la journée sur une chaise." Celui qui me parle ainsi est mon grand-père, époux de celle que j'imagine aussitôt momifiée de blanc, hurlant sans qu'un seul bruit sorte de sa bouche. J'ai huit ans. Les paroles que je viens d'entendre ont donné à la cuisine où je me trouve une lumière atomique, carcérale...

    Il n'y a aucune méchanceté chez cet homme. Les pires catastrophes ne sont pas engendrées par des hommes mauvais mais simplement faibles ou inconscients...

    Mais ce soir-là je ne chercherai pas à retarder l'heure du coucher. J'entrerai dans ma chambre avec, dans mon coeur, cette image comme sortie d'un terrible livre de contes : un vieil homme éclatant de rire devant une démente ligotée sur une chaise Ma grand-mère avait été internée bien avant ma naissance. J'ignorais jusqu'à ce soir où elle était. Dans ma famille on ne parlait pas des choses graves. Parfois quelqu'un s'en allait plus loin que la mort. Le nom de l'absent n'était plus jamais prononcé.

    C. Bobin "Prisonnier au berceau" 

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  • C'est dans l'étincellement de paroles vraies que je découvrais une autre vie possible, cachée dans cette vie même. Cette vision très vite se refermait. Chaque fois qu'on m'emmenait dans la famille éloignée, j'étais sais par une angoisse semblable à celle qui vient aux bêtes qu'on mène a l'abattoir, quand elles ont l'intuition foudroyante qu'elle ne reverrons plus jamais le ciel changeant et les herbes parfumées : la convention - cette interdiction faite à l'âme de respirer - régnait. Les paroles comme des mouches s'agglutinaient sur le ruban collé des convenances. Les cadeaux pesaient comme de la fonte. Les repas diraient des siècles. La vie était une mendiante que des serviteurs avaient la consigne de laisser à la porte. C'était comme si on m'avait enlevé le coeur pour le poser sur une plaque de marbre froid - et l'oublier là. Je pensais à la solitude de ma chambre comme à un paradis que j,e ne reverrais plus. Je me demande comment j'ai pu survivre à tant d'absence. Du fond de leur cercueil les morts devaient connaître plus de fantaisie que je n'en trouvais dans ces salles à manger où j'ignorais quel bois était le plus dur, celui des tables basses ou celui des visages.

    Un rayon de soleil sur un coin de table me donnait plus de joie qu'à Napoléon l'annonce d'une victoire sur une armée ennemie.

    C. Bobin "Prisonnier au berceau"

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  • Devant la maison familiale, jusque dans les années cinquante, pas une semaine ne s'écoulait sans que passe un enterrement d'enfant - petit cercueils blanc de neige et cordons blancs du corbillard tenus par des compagnons du disparu. Le mort et ses courtisans suivaient la rue des Martyrs puis celle des Marbriers, jusqu'au cimetière. Le cercueil était conduit au quartier des enfants, où les menues tombes ressemblaient à des morceaux de sucre alignés sur une petite nappe de terre brune. Ce quartier échappait à l'usine. C'était une concession dont le ciel était le seul employeur.

    C. Bobin "Prisonnier au berceau"

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