• Quelle torture horrible : savoir que je souffre et perds ma vie, non par la chute d’une montagne, non par les bactéries, mais par des hommes, des frères qui devraient m’aimer, mais qui, au contraire, me haïssent, puisqu’ils me font souffrir.
    C’est horrible !

    Léon Tolstoï  "Dernières Paroles"
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  • "Dans deux pièces d'une cave habite une famille de sept travailleurs. Sur les cinq enfants, un marmot de
    trois ans. C'est l'âge où un enfant prend conscience. Les gens bien doués gardent jusqu'à l'âge le plus
    avancé des souvenirs de cette époque. L'étroitesse et l'encombrement du logement sont une gêne de
    tous les instants : des querelles en résultent. Ces gens ne vivent pas ensemble, mais sont tassés les uns
    sur les autres. Les minimes désaccords qui se résolvent d'eux-mêmes dans une maison spacieuse,
    occasionnent ici d'incessantes disputes. Passe encore entre enfants : un instant après ils n'y pensent
    plus. Mais quand il s'agit des parents, les conflits quotidiens deviennent souvent grossiers et brutaux à un
    point inimaginable. Et les résultats de ces leçons de choses se font sentir chez les enfants. Il faut
    connaître ces milieux pour savoir jusqu'où peuvent aller l'ivresse, les mauvais traitements. Un
    malheureux gamin de six ans n'ignore pas des détails qui feraient frémir un adulte. Empoisonné
    moralement, et physiquement sous-alimenté, ce petit citoyen s'en va à l'école publique et y apprend tout
    juste à lire et à écrire. Il n'est pas question de travail à la maison, où on lui parle de sa classe et de ses
    professeurs avec la pire grossièreté. Aucune institution humaine n'y est d'ailleurs respectée, depuis
    l'école jusqu'aux plus hauts corps de l'Etat ; religion, morale, nation et société, tout est traîné dans la
    boue. Quand le garçonnet quitte l'école à quatorze ans, on ne sait ce qui domine en lui : ou une
    incroyable sottise, pour tout ce qui est d'une connaissance positive, ou insolence caustique et immoralité
    à faire dresser les cheveux.
    Quelle attitude aura dans la vie où il va entrer, ce petit homme pour qui rien n'est sacré, et qui, par contre,
    pressent ou connaît toutes les bassesses de l'existence... L'enfant de treize ans devient, à quinze, un
    détracteur déclaré de toute autorité. Il n'a appris à connaître que la boue et l'ordure, à l'exclusion de tout
    ce qui aurait pu lui élever l'esprit.
    Et voici ce que va être son éducation virile.
    Il va suivre les exemples qu'il a eus dans sa jeunesse celui de son père. Il rentrera à la maison, Dieu sait
    quand, rossera lui-même, pour changer, la pauvre créature qui fut sa mère, blasphémera contre Dieu et
    contre l'univers jusqu'à ce qu'il soit accueilli par quelque maison de correction.
    Là, il recevra le dernier poli."

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  • (...) Les femmes, les vieux, les petits enfants, tous se rendaient fort bien compte de ce qui se passait dans le pays, à quel sort les Allemands vouaient le peuple et pourquoi ils menaient cette guerre affreuse. Une fois que, dans la cours, la vieille Varvara Andréïévna s’approcha de Rosental et lui dit en pleurant : « Qu’est-ce qui se passe donc dans ce monde, grand-père », l’instituteur lui répondit :

    - Eh bien, un jour les Allemands vont sans doute organiser le grand supplice des juifs – elle est trop dure, la vie qu’ils font au pays d’Ukraine.

    - Et que viennent faire les juifs là-dedans ? demanda Voronnko.

    - ce qu’ils viennent faire là-dedans ? mais c’est un des principes fondamentaux, répondit l’instituteur. Les fascistes ont créé un bagne européen, universel, et afin de maintenir les bagnards dans la soumission, ils ont dressé une énorme échelle d’oppression. Les Hollandais ont la vie plus dure que les Danois ; Les Français vivent moins bien que les Hollandais : les Tchèques moins bien que les Français ; la vie aux Grecs, aux Serbes, et puis aux Polonais est encore pire : les Ukrainiens et les Russes sont placés encore plus bas. Ce sont là les degrés de l’échelle du bagne. Et à la base de cette énorme prison à multiples étages, c’est un précipice que les fascistes réservent aux Juifs. Leur sort est appelé à semer l’épouvante dans tout l’immense bagne européen, afin que le lot le plus terrible paraisse être un bonheur en comparaison de celui des Juifs. (…) C’est là une simple comptabilité de la sauvagerie, et non haine instinctive.

    Vassili Grossman «Années de guerre» éditions Autrement 1993

    ______________________

    La deuxième partie du livre de « années de guerre » de Vassili Grossman, se passe dans une ville d'Ukraine durant l'année 42. Le court extrait qui est publié ici, parait comme la quintessence de ce que veut essayer d'expliquer Grossman, de ce rapport de domination violence ; cette échelle qui s'enfonce dans l'entre épouvantable de la bête humaine, cette descente vers l'horreur qui n'a pour autre raison que la reproduction de la violence faite à l'homme par l'homme. Le pire n'est jamais évitable, et nous sommes sur l'intervalle d'un moment, d'une dynamique nourrie par les peurs et les souffrances que l'histoire humaine véhicule depuis la nuit des temps, avec comme seule évolution le progrès technique accompli dans la destruction de l'autre, et donc de soi. Il suffit de voir ce que la machine médiatique arrive à provoquer émotionnellement de quantité de peur, de haine, de certitude de ce qu'en écartant tel où tel autre du monde dit « civilisé » on échappera soi-même à cette destruction jamais évitable. Il suffit de regarder comment certains gouvernants sèment la peur et puis désignent des boucs émissaires comme agneau sacrificiel sur l'hôtel de notre « sécurité » ; nous, humains écervelés du progrès consumériste. En lisant ce court extrait, il faut tenter de changer les noms des victimes et des sous-victimes, des bourreaux, et ainsi entrapercevoir notre monde contemporain dans son évidente horreur.

    A défaut d'avoir su ou pu résilier cette violence, des peuples se sont toujours levés, au prix de millions de morts, et apportés un semblant de trêve. Mais cette trêve, cette paix, malgré tout notre désir de la percevoir infinie, et ce sentiment d'allégresse qui s'empare de nous lorsque nous réalisons que nous avons rejetés l'oppression, n'est jamais éternelle, et la bête immonde toujours se lève quelque part dans la part la plus sombre de notre humanité.
    S.P.S.

    (http://stengazeta.over-blog.com/article-vassili-grossman-annees-de-guerre-extrait-ii-52732096.html)

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  • Toute race, tout art a son hypocrisie. Le monde se nourrit d’un peu de vérité et de beaucoup de mensonge. L’esprit humain est débile; il s’accommode mal de la vérité pure; il faut que sa religion, sa morale, sa politique, ses poètes, ses artistes, la lui présentent enveloppée de mensonges. Ces mensonges s’accommodent à l’esprit de chaque race; ils varient de l’un à l’autre : ce sont eux qui rendent si difficile aux peuples de se comprendre, et qui leur rendent si facile de se mépriser mutuellement. La vérité est la même chez tous; mais chaque peuple a son mensonge, qu’il nomme son idéalisme; tout être l’y respire, de sa naissance à sa mort : c’est devenu pour lui une condition de vie; il n’y a que quelques génies qui peuvent s’en dégager, à la suite de crises héroïques, où ils se trouvent seuls, dans le libre univers de leur pensée.

     

    "Jean-Christophe"  Romain Rolland

     

     

     
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  • La mort d’une ville – Il viendra un jour où le tribunal des peuples ouvrira ses portes ; où le soleil éclairera avec mépris la face astucieuse d’Hitler, son front bas et ses tempes creuses ; où l’ataman de l’aviation fasciste, aux bajoues bouffies de graisse, se retournera à côté du « Führer » sur le banc d’infamie.
    « À mort ! » diront les vieilles femmes aux yeux aveuglés de larmes.
    « À mort ! » diront les enfants dont les pères et les mères ont péri dans les flammes.
    « À mort ! » dirons les mères qui ont perdu leurs enfants.
    « À mort au nom de l’amour sacré pour la vie ! »
    « À mort ! » dira la terre souillée par eux.
    D’ici cent ans les historiens, horrifiés, examinerons les ordres du jour, tranquillement et méthodiquement tracés, adressés par le GQG du commandement allemand à l’armée et aux chefs des escadrilles et des détachements d’aviation. Qui les a rédigés ? Des brutes, des fous ou des êtres inanimés, avec des doigts de fer, des machines à compter et des intégrateurs ?


    Le raid de l’aviation allemande commença vers minuit. Les premiers avions de reconnaissance, volant à grande altitude,bombardemet minsk, lancèrent des fusées éclairantes, quelques paquets de bombes incendiaires. Les étoiles, pâlies, disparurent quand les globes blafards des fusées, soutenus au moyen de parachutes, demeurèrent suspendus dans l’air. Une clarté morte s’épandait, éclairant tranquillement, de façon minutieuse et attentive, les places publiques, les rues et les ruelles de la ville. Toute la cité endormie surgissait dans cette lumière : La silhouette blanche du pionnier en plâtre, sonnant du clairon ; les vitrines des librairies ; les bocaux de cristal aux reflets roses et bleus, derrière les glaces des pharmacies. Dans le parc, le feuillage tout à l’heure sombre des grands érables se détachait, incisif, de l’obscurité, et les jeunes et sottes corneilles poussaient des cris effarés devant ce brusque lever du jour.
    (…)
    Assoupie, elle se dressait sous la blanche clarté des fusées, cette ville abritant des dizaines de milliers de vieux, de vieilles, d’enfants et de femmes, ville qui subsistait depuis neuf siècles, où trois cent ans plus tôt on avait fondé un grand séminaire et bâti une église catholique toute blanche – ville habitée par des générations de joyeux étudiants. (...)

    Vassili Grossman «Années de guerre» éditions Autrement 1993

     

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