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    Oh ! oui, la misère et le malheur règnent sur l’homme !

     

    Oh ! la misère ! la misère ! vous ne l’avez peut-être jamais ressentie, vous qui parlez sur les vices des pauvres. C’est quelque chose qui vous prend un homme, vous l’amaigrit, vous l’égorge, l’étrangle, le dissèque et puis après elle jette ses os à la voirie ; quelque chose de hideux, de jaune, de fétide, qui se cache dans un taudis, dans un bouge, sous l’habit d’un poète, sous les haillons du mendiant. La misère ? c’est l’homme aux longues dents blanches, qui vient vous dire avec sa voix sépulcrale, le soir, dans l’hiver,  au coin d’une rue : « Monsieur, du pain » ! et qui vous montre un pistolet ; la misère ? c’est l’espion qui se glisse derrière votre paravent, écoute vos paroles et va dire au ministre : « Ici, il y a une conspiration ; là, on fait de la poudre ». La misère ? c’est la femme qui siffle sur les boulevards entre les arbres ; vous vous approchez d’elle, et cette femme a un vieux manteau usé ; elle ouvre son manteau, elle a une robe blanche, mais cette robe blanche a des trous ; elle ouvre sa robe et vous voyez sa poitrine, mais sa poitrine est amaigrie, et dans cette poitrine il y a la faim. Ah ! la faim ! la faim ! oui, partout la faim, jusque dans son manteau dont elle a vendu les agrafes d’argent, jusque dans sa robe dont elle a vendu la garniture de dentelles, jusque dans les mots dits avec souffrance : « viens ! viens » ! Oui, la faim jusque dans ses seins où elle a vendu des baisers !

     

    Ah ! la faim ! la faim ! ce mot-là, ou plutôt cette chose-là a fait les révolutions ; elle en fera bien d’autres !

    Gustave Flaubert "Agonies"Œuvres de jeunesse 
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  • Charmante tradition française : quand un cheval se casse une patte (pardon, une jambe), on lui tire aussitôt une balle dans la tête en essuyant une larme furtive : « la pauvre bête n’aurait plus pu rapporter de pognon. » J’espère que je ne serai pas armé le jour où un propriétaire de chevaux de course se cassera une patte à côté de moi aux sports d’hiver. Je serais capable de tout, pour l’empêcher de souffrir plus longtemps.

    Pierre Desproges

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    Nous commencions déjà de vivre dans un autre monde, différent de la terre. Un monde hermétique et mystérieux, indéchiffrable pour des yeux malhabiles ou frivoles qui le trouveront toujours monotone et étranger, superficiel, en dépit de sa vie palpitante, de sa polychromie et de son infinie variété de tons. Un monde immense comme l’ambition, tentateur comme le plaisir, vierge de sentiers battus, si mouvant qu’on dirait la vie même et, comme la vie, aimé, détesté et craint. Le monde à la fois multiple et un des eaux changeantes, des couleurs chaudes, des nuances délicates, des arcs-en-ciel fugitifs, de l’écume infiniment plus fragile que le pétale de la dentelle, des ondes graciles et houleuses, qui caressent et énervent, des implacables vagues meurtrières, des symphonies fracassantes et effroyables, et des berceuses roucoulantes. Le monde des gueules d’acier silencieuses, qui tuent sans prévenir, de l’hypocrisie et du mimétisme, de la patience infinie que figurent les madrépores, de la voracité insatiable faite estomac chez le requin, de la force irrésistible, incarnée par la baleine et de la faiblesse sans défense – pas même de la défense du cri d’effroi – qui tremble chez la sardine et le hareng. Un monde protéiforme et confus, hermétique et mystérieux, le monde de la mer.

    Contrebande - Enrique Serpa

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  • La maladie moderne, c’est l’instinct de conservation. Les réflexes qui nous dérobaient au danger, les mécanismes de sélection naturelle qui nous faisaient repousser ce qui pouvait nous nuire, l’instinct de lutte contre nos « mauvais penchants », sont en train de n’anémier, disparaissent. L’existentialisme n’a peut-être justement découvert la notion de choix que grâce à la disparition de tous les critères instinctifs qui commandaient nos choix, qui imposaient à notre pensée, à notre cœur et même à notre organisme la solution qui leur convenait le mieux. De là cette illusion de liberté, cette fausse puissance de l’esprit, qui, ne recevant plus les impulsions du corps, s’imagine régner sur lui. Mais les sens, l’affectivité n’apportent plus à l’esprit leur matière, leur poids, leur pouvoir de contrainte ; la cohérence que notre destinée devait à ces données immuables s’efface. Nous vivons en ligne brisée, brisée au hasard, gratuitement, désespérément.

    Jean-René Huguelin "Journal"

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  • Un enfant de cinq ou six ans sait parfois, sur Dieu, sur le bien et le mal, des choses surprenantes, et vous en viendrez, malgré vous, à vous dire que, certainement, la Nature a donné aux petits des moyens d’apprendre la vérité que n’ont pas découvert les pédagogues. Oh ! parbleu ! Si vous interrogez un gamin de six ans sur le bien et le mal, il éclatera de rire. Mais ayez la patience de lui citer des faits, de voir ce que sa petite cervelle en déduit, et vous ne serez pas long à voir qu’il en sait peut-être plus long que vous sur Dieu, ce qui est louable et ce qui est blâmable. Il en sait même plus long que l’avocat le plus retors, parce que ce dernier est aveuglé par le besoin de faire valoir ses arguments.
    Oui, ces enfants des asiles doivent s’être rendu compte qu’ils ne sont pas « comme les autres enfants », et je suis certain que ce n’est pas par les nourrices ou les surveillantes qu’ils le savent. Vous découvrez vite, j’en suis sûr, qu’ils ne comprennent que trop de choses à ce sujet.
    Aussi me disais-je que ces pauvres petits ont droit à une compensation. Il n’est que juste qu’après les avoir recueillis dans ces établissements, on fasse tout pour développer leur instruction et qu’on ne les laisse aborder la vie que solidement armés. Il faut que l’État regarde ces abandonnés comme ses enfants. On viendra me dire que c’est une prime accordée aux unions irrégulières, aux mauvaises mœurs. Mais croyez vous, vraiment, que toutes les demoiselles intéressantes et sympathiques dont je parlais plus haut vont se hâter de peupler le pays d’enfants illégitimes, dès qu’elles apprendront que leurs rejetons seront admis gratuitement dans les universités ? Ne soyez pas absurdes !
    Oui, ai-je pensé, si on les adopte, il faut les adopter complètement. Je sais bien que cela excitera l’envie de beaucoup de braves gens honnêtes et travailleurs : « C’est trop fort ! » gémiront-ils : j’ai peiné toute ma vie ; j’ai lutté pour faire bien élever mes enfants légitimes, sans réussir à leur assurer l’avantage d’études complètes. Me voici vieux, malade, je vais mourir bientôt et mes enfants vont se disperser, livrés aux dangers de la rue ou esclaves dans des fabriques. Pendant ce temps-là les petits bâtards vont conquérir leurs grades aux universités, trouveront de bons emplois et ce sera avec l’argent que je paye pour mes contributions qu’on en aura fait des personnages ! »
    Je suis sûr que ce monologue sera débité. Et il est vrai que tout s’arrange bien mal. Ces plaintes sont, à la fois, cruelles et légitimes. Comment s’y reconnaître ?

    Mais je n'ai pu m'empêcher de songer à l'avenir des enfants abandonnés. Parmi ceux qui ne sont as secourus, il y en a d'âmes supérieures, qui "pardonneront à la société" , d'autres qui "se vengeront d'elle", le plus souvent à leur propre détriment. Mais donnez à ces déshérités un peu d'instruction et d'éducation, et je suis certain que bon nombre de ceux qui sortiront de cet "établissement", par exemple, entreront dans la vie avec un grand désir d'honorabilité, avec la réelle ambition de fonder une famille estimable. Leur idéal, j'en jurerais, serait d'élever eux-mêmes leurs enfants, sans compter sur la générosité de l'Etat. Sans qu'ils soient ingrats, il leur viendra un juste besoin d'indépendance.

    "Journal d'un écrivain" (1873-1881) Fédor Dostoïevski

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