• Vïï (9)

    Resté seul, le philosophe dévora sa carpe en moins d’un instant, parcourut du regard le palis de la bergerie, donna un coup de pied à un cochon curieux qui passait son groin par une fente et s’étendit sur le côté droit ; il allait s’endormir du sommeil du juste quand soudain la petite porte basse de l’enclos s’ouvrit, et la vieille entra en se courbant.

    « Eh bien, grand-maman, que viens-tu faire ici ? » dit le philosophe.

    Mais la vieille allait droit à lui, les bras ouverts.

    « Hé, hé ! pensa le philosophe, voilà où tu veux en venir ! Grand merci, ma charmante ! »

    Il recula d’instinct. Mais sans plus de cérémonie, la vieille s’approcha de nouveau.

    « Écoute, bonne maman, dit le philosophe, nous sommes en carême, et je suis ainsi fait que pour mille ducats je ne toucherais à la viande. »

    Cependant la vieille, toujours sans souffler mot, étendait vers lui des bras avides et tâchait de le saisir. Une terreur subite s’empara du philosophe, surtout quand il vit les yeux de la gaillarde étinceler d’une lueur étrange.

    « Que me veux-tu, grand-maman ? Va-t’en, va-t’en, au nom du ciel ! » s’écria-t-il.

    Sans desserrer les lèvres, la vieille fonçait sur lui ; déjà ses bras l’agrippaient. Le philosophe bondit sur ses pieds, prêt à fuir. La vieille lui barra la porte, darda sur lui son regard flamboyant, marcha de nouveau à sa rencontre. Il voulut la repousser, mais à sa grande surprise il s’aperçut que ses bras ne pouvaient se lever ni ses jambes bouger. Sa voix elle-même ne retentissait plus, ses lèvres remuaient sans émettre aucun son ; il ne percevait que les battements de son cœur. Il vit la vieille s’approcher de lui, lui croiser les deux bras sur la poitrine, lui courber la tête, se jeter sur son dos avec l’agilité d’un chat ; elle lui cingla les côtes de son balai et il partit d’un trait, trottinant comme un cheval de selle. Tout cela s’était fait si rapidement que le pauvre philosophe n’avait pas eu le temps de se reconnaître ; il saisit ses genoux à deux mains dans l’intention d’arrêter sa course ; mais, ô stupeur, ses jambes galopaient contre sa volonté et faisaient des bonds dignes d’un cheval tcherkesse. Le hameau était déjà loin ; une vaste plaine s’ouvrait devant eux, que flanquait une forêt d’un noir de suie. « Eh mais, c’est une sorcière ! » put enfin se dire Thomas.

    suite ...