• Vïï (5)

    Le soir tombait déjà quand ils s’engagèrent dans un chemin de traverse ; le soleil venait de se coucher ; l’atmosphère était encore saturée de chaleur. Le théologien et le philosophe marchaient en silence, la pipe aux dents. Le rhétoricien Tibère Gorobets abattait à coups de bâton les têtes des chardons qui longeaient le chemin. Le dit chemin serpentait sous des bouquets de chêneaux et de coudriers disséminés parmi les prairies. Des coteaux, des collines vertes et rondes comme des coupoles d’église, de-ci de-là, rompaient la monotonie de la plaine. Par deux fois des champs de blé semblèrent annoncer l’approche d’un village. Mais nos étudiants les avaient dépassés depuis une bonne heure sans qu’apparût encore la moindre habitation. Les ténèbres envahissaient le ciel, une dernière lueur rougeâtre pâlissait à l’occident.

    « Que diantre y a-t-il là ? s’écria enfin le philosophe Thomas Brutus ; il me semblait pourtant bien que nous arrivions à un village. »

    Sans souffler mot le théologien parcourut du regard les environs ; puis il remit sa pipe entre ses dents et tous trois poursuivirent leur route.

    « Ma parole, dit de nouveau le philosophe en s’arrêtant, on ne voit même pas le poing du diable !

    – Nous finirons bien par trouver un village », dit cette fois le théologien, mais sans quitter sa pipe.

    Entre-temps, la nuit était venue, et une nuit fort sombre. De légers nuages augmentaient l’obscurité, et, selon toute apparence, l’on ne pouvait compter ni sur la lune ni sur les étoiles. Les boursiers s’aperçurent que depuis un bon moment ils faisaient fausse route.

    « Ah çà ! mais où est donc le chemin ? » s’écria le philosophe d’une voix haletante, après avoir en vain tâtonné du pied à droite et à gauche.

    Le théologien ne répondit d’abord rien, mais après mûre réflexion :

    « Effectivement, la nuit est noire », proféra-t-il.

    suite ...