• Vïï (34)

    « Oh, oh, voilà un gaillard avec qui mieux vaut ne pas plaisanter, se dit le philosophe en sortant. Mais attends, mon bel ami, je vais si bien jouer des jambes que tes chiens et toi, vous n’arriverez pas à me relancer ! »

    Bien décidé à gagner le large, Thomas attendit impatiemment l’heure propice de l’après-dîner, où tous les gens avaient coutume de se fourrer dans les granges à foin et d’y dormir la bouche ouverte, en laissant échapper de vigoureux ronflements, grâce auxquels le domaine se métamorphose en manufacture.

    Cette heure arriva enfin. Iavtoukh lui-même s’étendit au soleil et ferma les yeux. Le philosophe tout tremblant gagna à pas de loup le parc d’où il lui semblait plus facile de prendre la clef des champs. En effet, ce parc, comme tous ceux de ce genre, était livré à l’abandon, et par cela même très propre à toute entreprise secrète. Hormis un petit sentier, frayé pour les besoins de la maison, tout le terrain disparaissait sous des buissons de sureaux, de cerisiers devenus sauvages, au-dessus desquels les tiges élancées des glouterons érigeaient leurs capitules roses et cotonneux. Le houblon jetait sur ce fouillis d’arbustes un réseau dont les mailles se pressaient jusque sur la haie, et retombaient de l’autre côté en grappes serpentantes, entrelacées aux vrilles du liseron. Par-delà cette haie, limite extrême du parc, s’étendait une véritable forêt de broussailles où jamais personne sans doute ne s’était aventuré ; toute faux qui se fût attaquée à leurs tiges fortes et ligneuses aurait volé en éclats.

    Quand le philosophe se décida à franchir la haie, ses dents se prirent à claquer et son cœur à battre si fort qu’il s’en épouvanta lui-même. Le bas de sa longue lévite semblait collé, cloué à terre. Il croyait entendre une voix tonitruante lui corner à l’oreille : « Où vas-tu ? » Le pas sauté, il s’enfonça à toutes jambes dans la brousse, écrasant taupe sur taupe, trébuchant à chaque minute sur de vieilles souches. Il voyait qu’au sortir de ce fourré il n’aurait plus qu’à traverser un champ pour trouver un asile sûr dans une épaisse ronceraie qui, suivant ses conjectures, aboutissait à la route de Kiev. Il franchit le champ au galop, mais dut, pour se frayer un passage à travers la ronceraie, abandonner à mainte épine un morceau de sa lévite. Et soudain il déboucha dans une petite clairière : un saule y déployait ses branches, dont certaines tombaient presque jusqu’à terre ; une source étincelait dans l’herbe, fraîche, argentée. Le philosophe se coucha aussitôt à plat ventre et but à longs traits, car il éprouvait une soif intolérable.

    suite ...