• Vïï (33)

    Il trouva le centenier dans sa chambre, figé dans une immobilité presque rigide. La même expression de désespoir était répandue sur ses traits, mais ses joues s’étaient creusées encore : il ne prenait évidemment que peu de nourriture, peut-être même aucune. Une pâleur singulière donnait à son visage la rigidité de la pierre.

    « Bonjour, mon garçon, dit-il en apercevant Thomas qui s’était arrêté sur le seuil, son bonnet à la main. Alors, où en sont tes affaires ? Tout va très bien, n’est-ce pas ?

    – On ne peut mieux, en effet. Il se passe là-bas de telles diableries que je n’ai plus qu’à sauter sur mon bonnet et à prendre mes jambes à mon cou.

    – Comment cela ?

    – Mais, noble sire, votre fille… Elle est, bien sûr, de noble extraction, personne n’osera prétendre le contraire… Seulement ne vous fâchez pas, et que Dieu veuille avoir son âme…

    – Eh bien quoi, ma fille ?

    – Elle s’est accointée avec Satan et elle fait de telles peurs aux gens qu’aucune prière n’y remédie.

    – Récite toujours ; ce n’est pas pour rien qu’elle a exigé ta présence : elle songeait à son âme, la pauvre chère colombe, et voulait par des prières chasser toute mauvaise pensée.

    – Sur l’honneur, messire, cela surpasse mes forces.

    – Récite toujours, insista le centenier. Il ne reste plus qu’une nuit. Tu feras œuvre pie et je te récompenserai.

    – Excusez-moi, messire, mais quelles que soient vos récompenses je ne lirai plus, déclara Thomas de son ton le plus ferme.

    – Écoute, philosophe, repartit le centenier, et, de persuasive, sa voix devint menaçante. Je n’aime pas les caprices. Garde ces manières-là pour ton séminaire parce que chez moi, si je te fais donner une raclée, ce sera d’une autre façon que ton recteur. Sais-tu ce que c’est que les étrivières ?

    – Bien sûr, répondit le philosophe en baissant la voix. Tout le monde connaît ça. En grande quantité c’est intolérable.

    – Oui, seulement tu ne sais pas encore comment mes garçons s’entendent à étriller les gens ! » s’écria le centenier en se levant brusquement. Son visage prit une expression hautaine et farouche, trahissant ainsi la rudesse d’un caractère assoupli un moment sous l’influence du chagrin. « Ici, vois-tu, on commence par caresser les côtes, puis on jette de l’eau-de-vie dessus, et alors on les frotte pour de bon. À ton office, mon garçon ; si tu ne veux pas, tu es un homme mort ; si tu le remplis jusqu’au bout, tu auras mille ducats. »

    suite ...