• Vïï (28)

    « Eh bien, quoi, se dit-il, qu’y a-t-il à craindre ? Nul être vivant ne peut venir ici, et j’ai des prières si puissantes contre les morts et les revenants qu’ils n’oseront pas me toucher du bout du doigt. Allons, à l’œuvre ! » conclut-il avec un geste de résolution.

    En approchant du lutrin il aperçut quelques paquets de cierges.

    « Excellente trouvaille, songea le philosophe. Il faut éclairer l’église de façon qu’on y voie clair comme en plein midi. Quel dommage qu’on ne puisse fumer une bonne pipe dans la maison du Seigneur. »

    Et, sans ménager aucunement les cierges, il se mit à les coller à toutes les corniches, à tous les lutrins, à toutes les images. Une vive clarté envahit bientôt l’église entière, hormis les parties hautes où les ténèbres semblèrent encore plus épaisses et les saints lancèrent de leurs vieux cadres à demi scintillants des regards encore plus farouches. Il s’approcha du cercueil, leva sur le visage de la morte des yeux timides et qu’un léger tressaillement lui fit aussitôt refermer : quelle souveraine, quelle terrifiante beauté !

    Il détourna la tête et voulut s’éloigner ; mais mû par une étrange curiosité – ce sentiment contradictoire latent en chacun de nous et que la peur développe avec une intensité particulière – il ne put se défendre de la contempler encore une fois, en dépit de l’importun tressaillement. Et vraiment ce superbe masque mortuaire était bien fait pour inspirer une terreur qu’une beauté moins parfaite n’eût sans doute point provoquée, car il n’y avait en lui rien de terne, de défait, d’amorti : il vivait ! Notre philosophe s’imagina même que la défunte le suivait du regard tout en gardant les yeux clos ; il crut voir une larme sourdre sous les cils de l’œil droit, rouler sur la joue, s’y poser, et il reconnut alors que c’était une goutte de sang.

    Il alla au plus vite s’installer devant le lutrin, ouvrit son rituel et, pour se donner du courage, se mit à psalmodier de son ton le plus haut. Sa belle voix de basse alla frapper les vieilles parois assourdies de l’église sans y éveiller aucun écho ; elle prenait dans ce silence de mort un accent singulier quelque peu inquiétant, et qui n’échappa point au récitant lui-même.

    « Bah ! se dit-il, qu’y a-t-il à craindre ? Elle ne se lèvera pas de son cercueil ; la parole de Dieu la tiendra en respect. Et quel Cosaque serais-je si j’avais peur ? J’ai un peu trop levé le coude, ça m’a donné le trac. Voyons, prenons un peu de tabac. Ah, quel bon, quel excellent tabac ! »

    suite ...