• Vïï (27)

    Ce beau récit terminé, Doroche promena autour de lui un regard satisfait, cura sa pipe du doigt et se mit en devoir de la bourrer copieusement. Il n’avait d’ailleurs pas épuisé le sujet, et chacun des convives y alla de son histoire. Chez l’un, la sorcière, sous la forme d’une meule de foin, était venue en visite jusqu’à la porte de sa cabane ; elle avait volé le bonnet de celui-ci, coupé les tresses de plusieurs filles du village, et bu chez d’autres quelques seaux de sang.

    Entre-temps, la nuit était complètement venue et les bons compagnons daignèrent enfin s’apercevoir qu’ils avaient un peu trop joué de la langue. Chacun s’empressa de regagner son gîte habituel, à savoir la cuisine pour ceux-ci, les granges pour ceux-là, et pour d’aucuns la belle étoile.

    « Eh bien, messire Thomas, dit alors le vieux Cosaque, voilà le moment d’aller rejoindre la défunte. »

    Alors tous les quatre, car Spirid et Doroche se joignirent à eux, se dirigèrent vers l’église, en écartant du fouet les chiens qui erraient en bandes sur la route et mordaient rageusement les bâtons de nos compères.

    Pour se donner du cœur au ventre le philosophe avait eu beau lamper une large pinte de brandevin, il n’en sentait pas moins, à mesure qu’il approchait de l’église, sourdre et grandir dans son âme une inquiétude secrète. Les étranges histoires qu’il venait d’ouïr ne pouvaient qu’alarmer davantage son imagination. L’ombre cependant devenait moins épaisse : les arbres et les haies se faisaient plus rares. Ils pénétrèrent enfin dans l’enclos dénudé de l’église au-delà duquel on ne voyait plus d’arbres : seuls des champs, des prairies déployaient leur sombre immensité. Les trois Cosaques gravirent avec Thomas les degrés rapides du parvis ; après lui avoir souhaité d’accomplir heureusement sa tâche, ils l’enfermèrent dans l’église suivant l’ordre du seigneur.

    Une fois seul, le philosophe commença par bâiller, s’étirer, souffler dans ses doigts, puis enfin il s’enhardit à examiner les lieux. Devant lui se dressait le cercueil, tout noir. Les cierges allumés devant les images saintes n’éclairaient guère que l’iconostase ; leur faible lumière atteignait encore le centre de l’église mais ne parvenait point à percer les ténèbres environnantes. L’iconostase, très élevé à la manière ancienne, montrait une affligeante vétusté ; ses découpures à jour, jadis couvertes d’or, n’étincelaient plus que vaguement, la dorure était tombée en maint et maint endroit, les visages des saints avaient complètement noirci, leurs yeux brillaient d’un éclat lugubre. Le philosophe promena encore une fois les regards autour de lui.

    suite ...