• Vïï (26)

    Dès que Spirid eut fini son histoire, chacun se mit à prôner les mérites du défunt piqueur. Mais Doroche s’adressant à Thomas :

    « À propos, lui demanda-t-il, et l’histoire de la Rebouteuse, la connais-tu, au moins ?

    – Non.

    – Eh, eh ! faut croire qu’on ne vous apprend pas grand-chose dans votre séminaire. Eh bien, écoute ! Nous avons dans notre village un Cosaque qu’on appelle le Rebouteux. C’est un brave Cosaque. Il lui arrive de chaparder et de dégoiser des menteries, mais ce n’en est pas moins un brave Cosaque. Sa maison n’est pas très loin d’ici. Un jour, à l’heure où nous sommes maintenant, le Rebouteux et sa femme, après leur souper, ont voulu faire dodo. Et comme le temps était beau, la Rebouteuse s’est étendue dans la cour et le Rebouteux, sur un banc dans la maison… Non, c’est le contraire : la Rebouteuse s’est couchée sur le banc et le Rebouteux dans la cour !

    – Non, interrompit la maritorne qui se tenait debout sur le seuil, la tête accotée sur l’une de ses paumes. C’est sur le plancher qu’elle s’est couchée, la Rebouteuse, c’est pas sur le banc. »

    Doroche la regarda, puis regarda par terre, puis la regarda encore, puis après un moment de silence :

    « Une supposition que je t’enlève ta jupe devant tout le monde, ça sera-t’y de ton goût, des fois ? »

    Cet avertissement produisit son effet : la commère se tut et n’interrompit plus personne.

    Doroche reprit le cours de son histoire.

    « Or, dans le berceau qui était suspendu au milieu de la cabane se trouvait un poupard d’un an, fille ou garçon, je n’en sais trop rien. La Rebouteuse était donc couchée et voilà que, tout à coup, elle entend une chienne qui gratte à la porte et qui hurle à faire fuir les loups. Elle prend peur, bien sûr : ces bêtasses de femmes, n’est-ce pas, on n’a qu’à leur faire un pied de langue le soir par la fente d’une porte pour qu’aussitôt leur âme leur tombe dans les talons. Pourtant celle-là eut le cœur de se dire : « Il faut que je donne sur le museau à cette maudite chienne, peut-être cessera-t-elle de hurler. » Elle a pris son tisonnier et s’en est allée ouvrir la porte. Mais elle ne l’avait pas plus tôt entrouverte que la chienne lui a passé à travers les jambes et a couru au berceau tout droit. La Rebouteuse s’est alors aperçue qu’en fait de chien, c’était notre demoiselle. Encore si ç’avait été notre demoiselle sous sa forme ordinaire ! Mais le mauvais de l’affaire, c’est qu’elle était toute bleue et que ses yeux étincelaient comme des charbons ardents. Elle s’est emparée de l’enfant, l’a mordu à la gorge et s’est mise à lui sucer le sang. La Rebouteuse n’a fait qu’un cri : « Ah, malheur ! » et elle a voulu se jeter dehors. Mais voilà qu’elle trouve la porte de la cour fermée. Alors elle s’est sauvée dans le grenier. Elle tremblait de tous ses membres, la sotte, blottie dans un coin, quand voilà que notre demoiselle s’est jetée sur elle et a commencé à la mordre à son tour. Ce n’est qu’au matin que le Rebouteux a tiré du grenier sa bête de femme toute meurtrie, toute mordue. Elle est morte le lendemain, l’imbécile. Il se joue comme ça de ces tours, voyez-vous. On a beau sortir d’une portée de seigneurs, quand on est sorcière, on l’est bien. »

    suite ...