• Vïï (23)

    En arrivant à la cuisine, tous ceux qui avaient porté le cercueil appliquèrent leurs mains contre le poêle, suivant la coutume de nos Petits-Russes quand ils ont vu un mort. La faim, qui commençait à talonner le philosophe, lui fit pour un moment oublier la défunte. La cuisine s’emplit peu à peu : c’était une sorte de club où se réunissaient tous les êtres vivants du domaine, y compris les chiens, qui venaient en agitant la queue mendier jusque sur le seuil des os et des débris. Quelque part et pour quelque affaire qu’un valet fût dépêché, il entrait d’abord se reposer un instant et fumer une pipe dans la cuisine. Tous les célibataires du lieu, godelureaux se pavanant dans leurs hoquetons à la cosaque, passaient là le plus clair de leurs journées, affalés sur les bancs, sous les bancs, sur le poêle, bref, partout où il était possible de s’étendre. Comme par un fait exprès chacun d’eux y oubliait toujours son bonnet ou son fouet ou quelque objet de ce genre. Toutefois l’assemblée la plus nombreuse se tenait à l’heure du souper, auquel assistaient et le meneur de chevaux, qui avait déjà rentré ses bêtes dans l’enclos, et le vacher que rappelait l’heure de la traite, et tous ceux qu’on ne pouvait voir dans le cours de la journée. À ce moment les langues les plus paresseuses se mettaient en branle : on parlait de tout, et de ce que l’un s’était fait une culotte neuve, et de ce que l’autre avait vu un loup, et de ce qui se trouve au centre de la terre. Il se rencontrait toujours dans la compagnie plusieurs faiseurs de bons mots, espèce fort nombreuse en Petite-Russie.

    Le philosophe entra avec les autres dans le cercle en plein air installé devant la porte de la cuisine. Une commère en bonnet rouge apparut bientôt sur le seuil, tenant dans ses mains un grand pot de rissoles fumantes qu’elle déposa au milieu du cercle. Chacun tira de sa poche une cuillère de bois ou à son défaut un simple poinçon, également en bois. Dès que les mâchoires jouèrent avec moins de rapidité et que l’appétit dévorant de tous les convives se fut un peu assouvi, bon nombre d’entre eux engagèrent une conversation dont la morte devait naturellement faire les frais.

    « Est-il vrai, dit un jeune berger qui portait attachés à la courroie de sa pipe tant de boutons et de plaques de cuivre qu’il ressemblait à une échoppe ambulante de ferblantier ; est-il vrai que notre demoiselle – que le bon Dieu lui pardonne ! – avait des accointances avec le mauvais esprit ?

    – La demoiselle ? dit notre vieille connaissance Doroche. Pour sûr que c’était une sorcière. Oui, une vraie sorcière, j’en mettrais ma main au feu.

    – Tais-toi, tais-toi, Doroche, reprit un troisième, celui qui au cours de la route avait montré tant de propension à consoler les autres. Ces choses-là ne nous regardent point et mieux vaut ne pas en parler. »

    suite ...