• Vïï (22)

    Il s’approcha du lutrin, et après avoir toussé encore une fois, commença son office sans détourner les yeux et sans pouvoir se résoudre à dévisager la morte. Au profond silence qui s’établit il devina que le centenier s’était retiré. Il tourna lentement la tête, jeta sur la morte un regard furtif et…

    Un tremblement le saisit ; il avait devant lui une beauté comme il n’en paraît que bien rarement sur la terre. Jamais sans doute visage n’avait offert des traits aussi fortement accusés et en même temps aussi splendidement harmonieux. Elle paraissait encore vivante. Son beau front pur comme l’argent, doux comme la neige, semblait penser ; ses sourcils soyeux et réguliers – ténèbres tranchant sur cette clarté éblouissante – dominaient fièrement ses yeux clos dont les cils tombaient en flèches sur des joues qu’embrasait l’ardeur des convoitises secrètes ; ses lèvres, rubis écarlates, souriaient d’un sourire de béatitude, un flot de délices allait s’en échapper… Cependant le philosophe décernait dans ces mêmes traits quelque chose d’effrayant. Une angoisse sourdait dans son âme comme un chant funèbre entonné soudain parmi les ébats d’une foule en liesse.

    Tout à coup son sang ne fit qu’un tour : il venait d’être saisi d’une ressemblance terrible.

    « La sorcière ! » s’écria-t-il d’une voix étranglée.

    Il pâlit, détourna les yeux, reprit sa lecture. C’était bien la sorcière qu’il avait tuée !

    Au coucher du soleil on porta la morte à l’église. Le philosophe qui soutenait sur son épaule un des coins du cercueil recouvert de drap noir, eut l’impression d’un contact glacial. Le centenier ouvrait la marche, soutenant lui aussi de la main le côté droit de l’étroite cassette qui serait la dernière demeure de sa fille.

    Presque au bout du village, une morne église de bois, noircie, rongée par une mousse verdâtre, dressait timidement ses trois pauvres coupoles coniques. Depuis longtemps sans doute aucun service ne s’y célébrait. Des cierges brûlaient maintenant devant presque toutes les images saintes. On déposa le cercueil au milieu de l’église, juste en face du chœur. Le vieux centenier embrassa encore une fois la morte, se prosterna et sortit avec les porteurs, auxquels il enjoignit de faire faire bonne chère au philosophe et de le ramener ensuite à l’église.

    suite ...