• Vïï (21)

    Ils passèrent dans le vestibule. Le seigneur ouvrit la porte d’une chambre qui se trouvait vis-à-vis de la sienne, et dont le philosophe, après s’être arrêté un moment pour se moucher, franchit le seuil avec un effroi instinctif.

    Une grosse cotonnade rouge recouvrait le plancher. Dans un coin, sous les saintes images, et sur une haute table parée d’un velours bleu frangé d’or, était étendu le corps de la morte. De grands cierges enguirlandés de viorne se dressaient près des pieds et de la tête ; leur lumière blafarde se perdait dans les rayons du jour.

    L’inconsolable père s’était assis devant la couche funèbre, tournant le dos à la porte et dérobant ainsi aux regards le visage de la défunte, à laquelle il tenait des propos peu faits pour rassurer le philosophe.

    « Ce que je regrette le plus, ma bien-aimée fille, ce n’est pas de te voir abandonner la terre à la fleur de ton âge, avant le terme qui t’était fixé, me laissant en proie à la tristesse et à l’affliction. Ce que je regrette, ma douce colombe de Dieu, c’est d’ignorer le nom de mon plus cruel ennemi, j’entends le misérable qui a causé ta mort. Si je savais qui a pu avoir l’audace de te faire affront ou proférer sur ton compte la moindre médisance, je jure devant Dieu que cet homme-là ne reverrait jamais ses enfants s’il est vieux comme moi, ni son père et sa mère s’il est encore dans la fleur de ses ans : son corps servirait de pâture aux oiseaux de proie, aux bêtes fauves de la steppe. Mais hélas ! ma fleurette, ma caillette, ma mignonnette, je devrai passer dans la douleur le reste de mes jours, contraint d’essuyer avec un pan de mon habit les grosses larmes qui couleront de mes yeux flétris, tandis que mon ennemi se donnera du bon temps et rira en cachette du vieillard impuissant… »

    Il s’arrêta, à bout de forces : sa douleur déchirante éclata en un torrent de larmes. Touché d’une pareille affliction, le philosophe toussota pour éclaircir sa voix. Le centenier se retourna et lui désigna sa place, près du chevet de la morte, devant un petit pupitre où reposaient quelques livres.

    « Trois nuits seront bientôt passées, se dit le philosophe, et puis le seigneur me remplira les poches de ducats beaux et bons. »

    suite ...