• Vïï (18)

    Le philosophe se trouvait sur le point culminant de la cour ; quand il reporta ses regards du côté opposé, il découvrit un tout autre paysage : le village s’étendait par paliers jusqu’à la plaine, où des prairies déroulaient à perte de vue leur verdure dont l’éclat s’assombrissait par degrés ; des taches d’un bleu sombre y signalaient à plus de cinq lieues la présence de nombreux hameaux. Une chaîne de collines courait sur la droite de cette plaine ; la ligne sombre et miroitante du Dniepr se devinait au loin.

    « Quel beau pays ! se dit le philosophe. Voilà où il ferait bon vivre, pêcher dans le fleuve et les étangs, chasser au filet ou au fusil le courlis et la canepetière ! Sans compter les outardes qui doivent abonder dans ces prairies. On pourrait aussi sécher des quantités de fruits et les vendre à la ville, ou, mieux encore, en tirer de l’eau-de-vie, car à mon sens la meilleure eau-de-vie de grains ne soutient pas la comparaison avec le ratafia. Il ne serait pas mauvais non plus de songer à jouer des jambes. »

    Il aperçut derrière la haie un petit sentier envahi par les hautes herbes ; il y mettait le pied machinalement avec l’intention de faire d’abord un semblant de promenade, puis de gagner subrepticement le large à l’abri des maisons, quand soudain une main plutôt lourde s’abattit sur son épaule. Le même vieux Cosaque qui, la veille au soir, avait tant déploré et sa solitude et la perte de ses père et mère, était planté derrière lui.

    « C’est en vain que tu t’imagines, messire philosophe, pouvoir t’enfuir de chez nous, lui dit-il. On ne s’échappe pas d’ici comme ça, et puis les chemins sont mauvais pour les piétons. Allons plutôt trouver notre maître : il y a beau jeu qu’il t’attend dans sa belle chambre.

    – Eh mais, je ne demande pas mieux… allons-y », dit le philosophe, et il emboîta le pas au Cosaque.

    suite ...