• Vïï(14)

    Notre philosophe grillait d’envie de savoir qui était ce centenier, quel caractère il avait, ce qu’on pensait de sa fille, cette agonisante qui était rentrée de promenade d’une manière si étrange, et dont l’histoire se trouvait brusquement mêlée à la sienne propre, bref, tout le train de vie de cette maison. Il pressa donc les Cosaques de questions ; mais lesdits Cosaques étaient sans doute des philosophes comme lui, car, affalés sur les sacs, ils se contentaient pour toute réponse de fumer leur brûle-gueule.

    Cependant l’un d’eux, se tournant vers l’automédon, lui fit cette courte recommandation :

    « Prends garde, Overko, espèce de vieil étourneau ; quand tu arriveras au cabaret qui se trouve sur la route de Tchoukhraïlovo, n’oublie pas de t’arrêter et de nous réveiller, les camarades et moi, pour le cas où nous serions endormis. »

    Cela dit, il ne tarda pas, en effet, à ronfler. Mais sa recommandation était bien inutile, car à peine la guimbarde fut-elle en vue du cabaret que tous s’écrièrent d’une seule voix :

    « Halte ! »

    Au reste les chevaux d’Overko avaient depuis longtemps pris l’habitude de s’arrêter d’eux-mêmes devant chaque bouchon.

    Malgré la chaleur accablante d’une journée de juillet, tous nos gens sautèrent à bas de la voiture et se précipitèrent dans l’ignoble taudis. Le tenancier, qui était juif, accueillit ces vieilles pratiques avec force démonstrations de joie. Il apporta dans un pan de sa lévite quelques saucissons de porc et après les avoir déposés sur la table, se détourna de ce mets interdit par le Talmud. Quand tout le monde se fut installé, un énorme pot de terre apparut devant chaque convive. Le philosophe Thomas dut prendre part à la frairie. Et comme les Petits-Russes ont le vin tendre, toute la pièce retentit bientôt de sonores accolades.

    suite ...