• Une autre vie possible (5)

    C'est dans l'étincellement de paroles vraies que je découvrais une autre vie possible, cachée dans cette vie même. Cette vision très vite se refermait. Chaque fois qu'on m'emmenait dans la famille éloignée, j'étais sais par une angoisse semblable à celle qui vient aux bêtes qu'on mène a l'abattoir, quand elles ont l'intuition foudroyante qu'elle ne reverrons plus jamais le ciel changeant et les herbes parfumées : la convention - cette interdiction faite à l'âme de respirer - régnait. Les paroles comme des mouches s'agglutinaient sur le ruban collé des convenances. Les cadeaux pesaient comme de la fonte. Les repas diraient des siècles. La vie était une mendiante que des serviteurs avaient la consigne de laisser à la porte. C'était comme si on m'avait enlevé le coeur pour le poser sur une plaque de marbre froid - et l'oublier là. Je pensais à la solitude de ma chambre comme à un paradis que j,e ne reverrais plus. Je me demande comment j'ai pu survivre à tant d'absence. Du fond de leur cercueil les morts devaient connaître plus de fantaisie que je n'en trouvais dans ces salles à manger où j'ignorais quel bois était le plus dur, celui des tables basses ou celui des visages.

    Un rayon de soleil sur un coin de table me donnait plus de joie qu'à Napoléon l'annonce d'une victoire sur une armée ennemie.

    C. Bobin "Prisonnier au berceau"

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