• Un fou ( suite et fin)

    26 octobre. — Le juge d’instruction affirme que le neveu est coupable. Tout le monde le croit par la ville. Ah ! ah !

    27 octobre. — Le neveu se défend bien mal. Il était parti au village acheter du pain et du fromage, affirme-t-il. Il jure qu’on a tué son oncle pendant son absence ! Qui le croirait ?

    28 octobre. — Le neveu a failli avouer, tant on lui fait perdre la tête ! Ah ! ah ! La justice !

    15 novembre. — On a des preuves  accablantes contre le neveu, qui devait hériter de son oncle. Je présiderai les assises.

    25 janvier. — À mort ! à mort ! à mort ! Je l’ai fait condamner à mort ! Ah ! ah ! L’avocat général a parlé comme un ange ! Ah ! ah ! Encore un. J’irai le voir exécuter !

    10 mars. — C’est fini. On l’a guillotiné ce matin. Il est très bien mort ! très bien ! Cela m’a fait plaisir ! Comme c’est beau de voir trancher la tête d’un homme ! Le sang a jailli comme un flot, comme un flot ! Oh ! si j’avais pu, j’aurais voulu me baigner dedans. Quelle ivresse de me coucher là-dessous, de recevoir cela dans mes cheveux et sur mon visage, et de me relever tout rouge, tout rouge ! Ah ! si on savait !

    Maintenant j’attendrai, je puis attendre. Il faudrait si peu de chose pour me laisser surprendre.

    Le manuscrit contenait encore beaucoup de pages, mais sans relater aucun crime nouveau.  

    Les médecins aliénistes à qui on l’a confié, affirment qu’il existe dans le monde beaucoup de fous ignorés, aussi adroits et aussi redoutables que ce monstrueux dément.

    Guy de Maupassant

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