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  • (...) Les femmes, les vieux, les petits enfants, tous se rendaient fort bien compte de ce qui se passait dans le pays, à quel sort les Allemands vouaient le peuple et pourquoi ils menaient cette guerre affreuse. Une fois que, dans la cours, la vieille Varvara Andréïévna s’approcha de Rosental et lui dit en pleurant : « Qu’est-ce qui se passe donc dans ce monde, grand-père », l’instituteur lui répondit :

    - Eh bien, un jour les Allemands vont sans doute organiser le grand supplice des juifs – elle est trop dure, la vie qu’ils font au pays d’Ukraine.

    - Et que viennent faire les juifs là-dedans ? demanda Voronnko.

    - ce qu’ils viennent faire là-dedans ? mais c’est un des principes fondamentaux, répondit l’instituteur. Les fascistes ont créé un bagne européen, universel, et afin de maintenir les bagnards dans la soumission, ils ont dressé une énorme échelle d’oppression. Les Hollandais ont la vie plus dure que les Danois ; Les Français vivent moins bien que les Hollandais : les Tchèques moins bien que les Français ; la vie aux Grecs, aux Serbes, et puis aux Polonais est encore pire : les Ukrainiens et les Russes sont placés encore plus bas. Ce sont là les degrés de l’échelle du bagne. Et à la base de cette énorme prison à multiples étages, c’est un précipice que les fascistes réservent aux Juifs. Leur sort est appelé à semer l’épouvante dans tout l’immense bagne européen, afin que le lot le plus terrible paraisse être un bonheur en comparaison de celui des Juifs. (…) C’est là une simple comptabilité de la sauvagerie, et non haine instinctive.

    Vassili Grossman «Années de guerre» éditions Autrement 1993

    ______________________

    La deuxième partie du livre de « années de guerre » de Vassili Grossman, se passe dans une ville d'Ukraine durant l'année 42. Le court extrait qui est publié ici, parait comme la quintessence de ce que veut essayer d'expliquer Grossman, de ce rapport de domination violence ; cette échelle qui s'enfonce dans l'entre épouvantable de la bête humaine, cette descente vers l'horreur qui n'a pour autre raison que la reproduction de la violence faite à l'homme par l'homme. Le pire n'est jamais évitable, et nous sommes sur l'intervalle d'un moment, d'une dynamique nourrie par les peurs et les souffrances que l'histoire humaine véhicule depuis la nuit des temps, avec comme seule évolution le progrès technique accompli dans la destruction de l'autre, et donc de soi. Il suffit de voir ce que la machine médiatique arrive à provoquer émotionnellement de quantité de peur, de haine, de certitude de ce qu'en écartant tel où tel autre du monde dit « civilisé » on échappera soi-même à cette destruction jamais évitable. Il suffit de regarder comment certains gouvernants sèment la peur et puis désignent des boucs émissaires comme agneau sacrificiel sur l'hôtel de notre « sécurité » ; nous, humains écervelés du progrès consumériste. En lisant ce court extrait, il faut tenter de changer les noms des victimes et des sous-victimes, des bourreaux, et ainsi entrapercevoir notre monde contemporain dans son évidente horreur.

    A défaut d'avoir su ou pu résilier cette violence, des peuples se sont toujours levés, au prix de millions de morts, et apportés un semblant de trêve. Mais cette trêve, cette paix, malgré tout notre désir de la percevoir infinie, et ce sentiment d'allégresse qui s'empare de nous lorsque nous réalisons que nous avons rejetés l'oppression, n'est jamais éternelle, et la bête immonde toujours se lève quelque part dans la part la plus sombre de notre humanité.
    S.P.S.

    (http://stengazeta.over-blog.com/article-vassili-grossman-annees-de-guerre-extrait-ii-52732096.html)

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  • Toute race, tout art a son hypocrisie. Le monde se nourrit d’un peu de vérité et de beaucoup de mensonge. L’esprit humain est débile; il s’accommode mal de la vérité pure; il faut que sa religion, sa morale, sa politique, ses poètes, ses artistes, la lui présentent enveloppée de mensonges. Ces mensonges s’accommodent à l’esprit de chaque race; ils varient de l’un à l’autre : ce sont eux qui rendent si difficile aux peuples de se comprendre, et qui leur rendent si facile de se mépriser mutuellement. La vérité est la même chez tous; mais chaque peuple a son mensonge, qu’il nomme son idéalisme; tout être l’y respire, de sa naissance à sa mort : c’est devenu pour lui une condition de vie; il n’y a que quelques génies qui peuvent s’en dégager, à la suite de crises héroïques, où ils se trouvent seuls, dans le libre univers de leur pensée.

     

    "Jean-Christophe"  Romain Rolland

     

     

     
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  • Elle s'appelle Marie-France, elle a tout juste vingt ans
    Et elle vient d'épouser un inspecteur des finances
    Un jeune homme très brillant, qui a beaucoup d'espérances
    Mais depuis son mariage, chacun dit en la voyant

    Bourrée de complexes
    Elle a bien changé

    Faut la faire psychanalyser
    Chez un docteur pour la débarrasser
    De ses complexes à tout casser
    Sinon elle deviendra cinglée...

    Elle s'ennuie tout le jour dans son bel appartement
    Et pour passer le temps, elle élève dans sa baignoire
    Des têtards et le soir quand son mari est rentré
    Elle préfère s'enfermer avec ses invertébrés

    Bourrée de complexes
    Elle est dérangée

    Il n'y a rien à espérer
    Il n'y a vraiment qu'à la laisser crever
    Tout ça passe qu'elle a épousé
    Un coquelicot déjà fané

    Elle s'est inscrite au Racing pour y apprendre à nager
    Les têtards tôt ou tard ont fini par l'inspirer
    Et là-bas, un beau soir, elle a enfin rencontré
    Un sportif, un mastard, un costaud bien baraqué

    Bourrée de complexes
    Et tout a changé

    Car il est venu vivre chez eux
    Et le coquelicot soudain s'est senti mieux
    Ayant repris toute sa vigueur
    Il a enlevé le maître nageur

    Adieu les complexes
    Finis les complexes
    Elle a changé de sexe
    Tout est arrangé

     

    Boris Vian

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