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    La courbe de tes yeux fait le tour de mon cœur
    Un rond de danse et de douceur
    Auréole du temps berceau nocturne et sûr
    Et si je ne sais plus tout ce que j'ai vécu
    C'est que tes yeux ne m'ont pas toujours vu.

    Eugène Emile Paul Grindel

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  • Voyager, c'est une fête: on met la clef sous la porte, on se laisse à l'intérieur. On se donne rendez-vous à l'étranger. On regarde les rues, le ciel et les maisons. On se regarde soi-même dans les vitrines, étonné d'être où l'on est, c'est-à-dire ailleurs. On a changé. On est aussi neuf que ce qu'on voit. C'est du moins ce que disent les jambes alertes, les yeux brillants. Le cœur est plus réservé. Il ne se laisse pas ravir si aisément. Il attend quelques heures pour se remettre à battre comme au départ, comme toujours. La même mesure, la même impasse.

    "La femme à venir"  Christian Bobin
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    Une jeune fille s’accouda lentement sur le rebord de la fenêtre, et jeta au dehors un long regard chargé de lassitude et de tristesse. Cette enfant, de 16 ans à peine, avait l’idéale beauté des femmes du Nord, quand elles unissent à la limpidité fluide des yeux, à la transparence de la peau, l’abandon pensif et harmonieux de la démarche et de la pose. Par un heureux et rare caprice de la nature, ses cheveux d’un blond cendré faisaient luire, malgré leur abattement, de grands yeux bruns dont les cils ombraient ses joues pâlies. Celle de ses mains qu’elle avait posée sur la fenêtre était mince et fine, d’une blancheur de neige, et agitée par instants de petits mouvements nerveux. Ainsi accoudée, vêtue de blanc, mollement inclinée et baignée dans l’ombre lumineuse du soir, on eût dit une de ces vierges idéales, si chères aux  poètes allemands. En face d’elle, la baie étendait, sous les reflets rouges du soleil, ses longues houles calmes ; et, par delà les dernières élévations de la côte, l’immensité de l’océan austral se détachait en une ligne d’un bleu sombre. Mais ce large et splendide horizon n’attirait point ses yeux, qui conservaient cette expression vague et flottante propre à qui regarde en soi et semble oublier le monde extérieur.

     

    Leconte de Lisle "Le voyage" (chapitre II)

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    Ce qu'on met de soi dans l'autre est infiniment plus vaste que ce qu'on croit lui confier. Quelquefois c'est sa propre vie, d'autres fois c'est son âme, sa vocation, sa sauvagerie, sa misère, une dette ancestrale, c'est toujours exorbitant, une valeur passée en douce, clandestine, que l'on s'échange dès le premier regard.

    En cas d'amour - Anne Dufourmantelle

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  • Voulant m’obliger à commenter les photos d’un reportage sur les « urgences », je déchire au fur et à mesure les notes que je prends. Quoi, rien à dire de la mort, du suicide, de la blessure, de l’accident ? Non, rien à dire de ces photos où je vois des blouses blanches, des brancards, des corps étendus à terre, des bris de verre, etc. Ah, s’il y avait seulement un regard, le regard d’un sujet, si quelqu’un, dans la photo, me regardait ! Car la Photographie a ce pouvoir — qu’elle perd de plus en plus, la pose frontale étant ordinairement jugée archaïque — de me regarder (voilà au reste une nouvelle différence : dans le film, personne ne me regarde jamais : c’est interdit — par la Fiction).

    Le regard photographique a quelque chose de paradoxal que l’on retrouve parfois dans la vie : l’autre jour, au café, un adolescent, seul, parcourait des yeux la salle ; parfois son regard se posait sur moi ; j’avais alors la certitude qu’il me regardait sans pourtant être sûr qu’il me: distorsion inconcevable : comment regarder sans voir ? On dirait que la Photographie sépare l’attention de la perception, et ne livre que la première, pourtant impossible sans la seconde ; c’est, chose aberrante, une noèse sans noème, un acte de pensée sans pensée, une visée sans cible. Et c’est pourtant ce mouvement scandaleux qui produit la plus rare qualité d’un air. Voilà le paradoxe : comment peut-on avoir l’air intelligent sans penser à rien d’intelligent, en regardant ce morceau de Bakélite noire ? C’est que le regard, faisant l’économie de la vision, semble retenu par quelque chose d’intérieur. Ce jeune garçon pauvre qui tient un jeune chien à peine né dans ses mains et penche sa joue vers lui (Kertész, 1928) , regarde l’objectif de ses yeux tristes, jaloux, peureux : quelle pensivité pitoyable, déchirante ! En fait, il ne regarde rien ; il retient vers le dedans son amour et sa peur : c’est cela, le Regard.

    Or, le regard, s’il insiste (à plus forte raison s’il dure, traverse, avec la photographie, le Temps), le regard est toujours virtuellement fou : il est à la fois effet de vérité et effet de folie. En 1881, animés d’un bel esprit scientifique et procédant à une enquête sur la physiognomonie des malades, Galton et Mohamed publièrent des planches de visages. On conclut, bien sûr, que la maladie ne pouvait s’y lire. Mais comme tous ces malades me regardent encore, près de cent ans plus tard, j’ai, moi, l’idée inverse : que quiconque regarde droit dans les yeux est fou.

    Tel serait le " destin " de la Photographie : en me donnant à croire ( il est vrai une fois sur combien? ) que j'ai trouvé "la vraie photographie totale", elle accomplit la confusion inouïe de la réalité  ( "Cela a été" ) et de la vérité ( "C'est ça!" ) ; elle devient à la fois constative et exclamative ; elle porte l'effigie à ce point fou où l'affect (l'amour, la compassion, le deuil, l'élan, le désir ) est garant de l'être.

    Elle approche alors, effectivement, de la folie, rejoint la « vérité folle ».

    "La chambre claire" Roland Barthès

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