• Divine Bontemps (suite)

    Maurice ne revint que quelques années plus tard.

    Oh ! ce retour, combien Divine en avait escompté les émotions !

    En province plus que partout ailleurs, dans l’immuable monotonie de l’engrenage quotidien, la vie intérieure acquiert chez les êtres qui y sont inclinés une extraordinaire intensité. Là s’élaborent ces destinées solitaires, monuments d’une âme grandiose ou mélancolique élevés pierre à pierre et jour par jour à la gloire d’un sentiment unique. Ainsi, pendant ces lentes années, Divine avait concentré toute son activité sentimentale sur le souvenir des deux mois passés avec Maurice.  Pas un seul jour elle n’avait cessé d’y penser. Dans le fond de son âme, elle avait édifié une sorte d’oratoire confidentiel, où elle se renfermait de longues heures, livrée aux consumantes jouissances de l’espérance. Nul ne soupçonnait ce mystère de tendresse qu’elle gardait jalousement, et c’était là une délectation dont son cœur, en grandissant, goûtait de plus en plus l’anormal raffinement.

    Quand elle se retrouva vis-à-vis du jeune homme, elle se sentit jusqu’au cœur un froid de paralysie, et ce fut une petite main inerte et décolorée de morte qu’elle lui tendit. Hélas ! cette minute, qu’elle avait tant vécue d’avance, n’allait-elle lui apporter qu’une affreuse déception ?

    Maurice la prit, cette petite main ; et, dans la pression amicalement indifférente de ses doigts, il laissa trop voir qu’il ne se souvenait plus du passé.

    Divine, atterrée d’abord, essaya, les jours qui suivirent, de reprendre un peu de sang-  froid. Après tout, Maurice était libre encore ; et il ne lui était pas interdit de chercher si vraiment plus rien d’elle ne restait dans son cœur ; mais chaque fois qu’elle creusait cette pensée, à un certain moment tout son sang se glaçait et elle voyait avec une affreuse netteté qu’elle mourrait plutôt que de desserrer les lèvres.

    suite...