• Divine Bontemps (suite)

    Divine grandit ; et, à travers les crises d’une puberté douloureuse, sa sauvagerie native se développa encore. Elle se repliait maintenant au moindre contact. Une certaine gaucherie physique en résultait, qui relevait comme d’une pointe acidulée sa beauté essentiellement attendrissante. Ses cheveux sombres, séparés au milieu et glissant le long des tempes qu’ils couvraient, encadraient d’une ogive grave son front pur, doucement bombé ; ses yeux, d’un bleu à peine teinté, avaient comme un air de bijoux très anciens ; sa bouche, presque toujours close, se creusait sensiblement aux angles. Telle, on la jugeait froide, dédaigneuse même ; elle laissait dire, mettant  quelque inconsciente coquetterie à justifier cette opinion, d’autant qu’elle y trouvait une barrière morale, derrière laquelle elle était mieux à l’abri des curiosités ; et elle vivait ainsi la vie calme des vierges, quand un épisode sentimental de l’ordre le plus simple vint bouleverser son existence.

    Un ami d’enfance, Maurice Damien, revint passer en province ses vacances. Or, à le voir, à lui parler ― car il venait fréquemment chez elle, à cause des rapports étroits qui liaient les deux familles ― à évoquer dans les allées du grand jardin sablé de rouge les enfantillages d’autrefois, Divine sentit peu à peu son cœur s’inquiéter. Les vagues tendresses, flottant encore en elle comme une vapeur du matin, furent traversées d’un rayonnement très doux. Des détails, insignifiants jusque-là, prirent un intérêt singulier à ses yeux ; les heures monotones se colorèrent ; et il y eut en elle le trouble et le ravissement d’une révélation.  

    Une après-midi qu’ils étaient seuls dans le grand salon donnant sur le jardin, la conversation, facticement enjouée, se figea tout à coup et ils restèrent l’un devant l’autre, silencieux. Par la fenêtre ouverte, des bruits lointains venaient de la ville industrieuse, roulements de voitures, marteaux de fonderies, rumeurs des rues, et le murmure continu des feuilles était harmonieux comme un bruissement de soie. La présence de quelque chose d’inavoué entre eux les emplissait d’un émoi grandissant. Divine en ressentait le malaise jusqu’à l’angoisse, et son âme palpitait toute sous le voile de ses longues paupières. Pour y échapper, elle alla au piano ouvert et se mit à jouer. Maurice s’approcha. Son cœur battait si fort qu’elle en percevait les larges coups, irréguliers et sourds. Tout à coup, elle sentit deux lèvres brûlantes, sèches de fièvre, qui se posaient sur son cou. Déjà elle s’était redressée, pâle d’une pâleur de mort. Comme une eau subitement troublée, ses yeux étaient devenus  noirs ; elle fixa sur Maurice un regard de folle, et, avant qu’il pût faire un geste, elle se précipita hors du salon.

    suite...