• Si les hommes qui, de part et d’autre de l’Atlantique, étaient prêts à faire la révolution avaient quelque chose en commun avant les événements qui devaient décider de leur vie, forger leurs convictions et finalement les séparer, c’était
    leur intérêt passionné pour la liberté publique telle qu’en parlait Montesquieu ou Burke, et, même au siècle du mercantilisme et d’un absolutisme sans nul doute progressiste, cette préoccupation était probablement déjà quelque chose d’un peu dépassé. Qui plus est, ils n’avaient aucune prédilection pour la révolution, mais, comme le dit John Adams, ils y furent «appelés sans s’y être attendus et forcés d’agir sans inclination préalable » ; Tocqueville en témoigne dans le cas de la France: «[...] la notion même d’une révolution violente était absente de l’esprit [de nos pères] ; on ne la discutait pas, on ne l’avait pas conçue(1)» Toutefois, on doit opposer à cette formule d’Adams son propre témoignage selon lequel « la révolution était accomplie avant que la guerre ne commençât(2) », non point du fait d’on ne sait quel esprit spécifiquement révolutionnaire ou subversif, mais parce que les habitants des colonies étaient «groupés en corporations ou corps politiques» et avaient «le droit de tenir leurs assemblées municipales pour y délibérer des affaires publiques» ; c’est « dans ces assemblées de villes ou de districts que se façonnèrent d’abord les sentiments du peuple(3)». Et à la remarque de Tocqueville s’oppose sa propre insistance sur «le goût» ou «la passion de la liberté publique», dont il pensait qu’elle était largement répandue en France avant l’éclatement de la Révolution, et qu’elle était en fait prédominante chez des gens qui n’avaient aucune idée de révolution en tête et ne pressentaient aucunement le rôle qu’ils y joueraient.


    À ce stade, la différence entre les Européens et les Américains, dont l’esprit restait formé et influencé par une tradition presque identique, est évidente et importante. Ce qui en France était manifestement une passion et un «goût» était une expérience aux États-Unis, et l’usage américain qui, en particulier au xvm e siècle, invoquait le «bonheur public» là où les Français invoquaient la «liberté publique», suggère cette différence de manière tout à fait appropriée.
    Le fait est que les Américains savaient que la liberté publique consistait à participer aux affaires publiques, et que les activités liées à ces affaires ne constituaient nullement un fardeau mais procuraient à ceux qui les exerçaient en public un sentiment de bonheur qu’ils ne pourraient puiser nulle part ailleurs. Ils savaient très bien, et John Adams se montra assez hardi pour formuler cette certitude à maintes reprises, que les gens se rendaient aux assemblées municipales comme leurs représentants plus tard devaient se rendre aux fameuses Conventions, ni exclusivement par sens du devoir ni, et même encore moins, pour servir leurs propres intérêts, mais avant tout parce qu’ils aimaient discuter, délibérer et prendre des décisions. Ce qui les rassemblait, c’étaient «le monde et la cause publique de la liberté» (Harrington) et ce qui les poussait, c’était «le désir passionné de se distinguer», que John Adams jugeait «bien plus essentiel et remarquable» que n’importe quelle autre faculté humaine. « Partout où il se trouve des hommes, des femmes, des enfants, qu’ils soient vieux ou jeunes, riches ou pauvres, nobles ou vils, sages ou stupides, ignorants ou instruits, chacun s’attache au désir d’être vu, entendu, discuté, approuvé et respecté par les gens qui l’entourent et qu’il connaît. » La vertu de ce désir passionné, il l’appelait l’« émulation », le « désir d’être meilleur qu’autrui», et son vice, il l’appelait l’«ambition», parce qu’elle «vise le pouvoir comme moyen de se distinguer(4) ». Et, psychologiquement, ce sont bien là les vertus et les vices principaux d’un homme politique. Car la soif et la volonté de pouvoir en tant que telle, indépendamment de tout désir de se distinguer, bien qu’elle soit caractéristique du tyran, n’est plus un vice typiquement politique, mais bien plutôt cette qualité qui tend à détruire toute vie politique, ses vices non moins que ses vertus. C’est précisément parce que le tyran n’a nul désir d’exceller et de se distinguer qu’il trouve si agréable de s’élever au-dessus de la fréquentation de tous les hommes ; à l’inverse, c’est le désir d’exceller qui fait que les hommes aiment le monde et se plaisent à fréquenter leurs pairs, et qui les conduit à prendre part aux affaires publiques.
    Comparée à cette expérience américaine, la préparation des hommes de lettres* français qui devaient faire la Révolution était on ne peut plus théorique(5) ; sans nul doute, «les acteurs» de l’Assemblée éprouvaient eux aussi un certain plaisir, bien qu’ils l’eussent difficilement admis, et n’avaient certainement pas le temps de réfléchir à cet aspect d’un travail par ailleurs sinistre. Sans expériences auxquelles se référer, ils n’avaient pour les guider et les inspirer que des idées et des principes qu’ils n’avaient pas soumis à l’épreuve de la réalité, tous conçus, formulés et discutés avant la Révolution. Aussi dépendaient-ils davantage encore des souvenirs de l’Antiquité et chargeaient-ils les mots latins de connotations tirées de la langue et de la littérature plutôt que de l’expérience et de l’observation concrètes. Ainsi, le mot même de res publica, la chose publique*, signifiait pour eux que, sous la monarchie, il n’existait rien de tel que les affaires publiques.

    _____________________________

    1. Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution (1856) [éd. citée, p. 174).
    2. Dans une lettre à [Hezekiah] Niles [1777-1839], 14 janvier 1818. [Citation reprise dans une traduction un peu différente in Bernard Baylin, Les Origines idéologiques de la Révolution américaine, trad. L. Bourniche, Belin, 2010, p. 126.]
    3. Dans une lettre à l’abbé Mably, 1782.

    4. John Adams, Discourses on Davila, in OEuvres, op. cit., vol. VI, p.232-233.
    5. John Adams en particulier fut frappé par le fait que les «prétendus philosophes de la Révolution française» étaient comme des «moines» et «connaissaient très peu de monde». Voir les Lettres à John Taylor sur la Constitution américaine (1814), in Works, 1851, vol. VI, p.453 et suiv. [voir aussi J.-P. Goffînon, John Adams, la passion de la distinction, éd. de l’université de Bruxelles, 1996; John Adams, Écrits politiques et philosophiques, 2 vol., J.-P. Goffînon éd., Presses universitaires de Caen, 2004],

    A suivre

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    À la différence de l’apparition des pauvres sur la scène politique durant la Révolution française, que personne n’avait prévue, cette perte d’autorité du corps politique était un phénomène bien connu en Europe et dans les colonies depuis le xvne siècle. Plus de quarante ans avant l’éclatement de la Révolution, Montesquieu avait conscience de la détérioration qui rongeait lentement les fondations sur lesquelles les structures politiques de l’Occident reposait, et il redoutait un retour au despotisme parce que les peuples européens, encore régis par l’habitude et la coutume, ne se sentaient plus chez eux politiquement, ne faisaient plus confiance aux lois sous lesquelles ils vivaient et ne croyaient plus à l’autorité de ceux qui les gouvernaient. Il ne s’attendait guère à voir naître une nouvelle ère de liberté, mais craignait au contraire que la liberté ne vînt à disparaître de la seule place forte qu’elle eût jamais trouvée, convaincu qu’il était que les coutumes, les habitudes et les manières, bref, les mores et les principes moraux, si importants pour la vie en société et si peu pertinents pour le corps politique, céderaient rapidement à la moindre alerte1. Et de telles idées n’étaient nullement limitées à la France, où la corruption de l'Ancien Régime* constituait l’armature du corps social autant que du corps politique. À peu près à la même période, Hume observait en Angleterre: «À lui seul, le nom de Roi ne commande plus guère le respect; parler d’un souverain comme du régent de Dieu sur terre ou lui donner l’une de ces titulatures qui

    éblouirent naguère l’humanité ne déclencherait qu’hilarité. » Il ne se fie pas à la tranquillité du pays mais croit - en utilisant presque les mêmes termes que Montesquieu - qu’«avec l’ultime convulsion..., n’étant plus supporté par les principes établis et les opinions des hommes, le pouvoir royal disparaîtra aussitôt». C’est essentiellement pour les mêmes raisons d’insécurité et de défiance envers l’état des choses tel qu’il existait alors en Europe que Burke salua avec tant d’enthousiasme la Révolution américaine : « Il ne faudra rien de moins qu’une convulsion qui ébranlera le globe jusqu’à son épicentre pour rendre aux nations européennes cette liberté qui faisait jadis leur gloire. Le monde occidental est demeuré le royaume de la liberté jusqu’à ce que l’on découvre un autre monde, plus à l’Ouest, qui sera probablement l’asile de la liberté lorsque celle-ci sera traquée partout ailleurs(2).»

    À partir de là, ce qui était à prévoir, Montesquieu fut le premier à savoir prédire de manière explicite la facilité incroyable avec laquelle on pourrait renverser les gouvernements ; et la perte progressive d’autorité qui devait affecter toutes les structures politiques héritées du passé auxquelles il songeait devint une évidence pour un nombre toujours croissant de gens, partout et tout au long du xvme siècle. Ce qui a dû aussi apparaître clairement, même à cette époque, c’était que cette évolution politique faisait partie intégrante de l’évolution plus générale des temps modernes. En gros, on peut décrire ce processus comme l’effondrement de la vieille trinité romaine de la religion, de la tradition et de l’autorité, dont le principe intrinsèque avait survécu à la transformation de la République romaine en Empire romain, comme il devait survivre à celle de l’Empire romain en Saint Empire romain ; c’était le principe romain que l’on mettait alors en pièces, avant l’assaut des temps modernes. L’effondrement de l’autorité politique fut précédé par la disparition de la tradition et l’affaiblissement des croyances religieuses institutionnalisées ; ce fut le déclin de l’autorité traditionnelle et religieuse qui mina peut-être aussi l’autorité politique et laissa certainement prévoir sa ruine. Des trois éléments qui ensemble, dans leur accord mutuel, avaient régi les affaires séculières et spirituelles des hommes depuis le début de l’histoire romaine, l’autorité politique fut le dernier à disparaître ; elle avait reposé sur la tradition, elle ne pouvait être solide sans un passé qui «jetât sa lumière sur l’avenir» (Tocqueville), et se révéla incapable de survivre, une fois perdue la sanction de la religion. Sur les immenses difficultés que la perte de la sanction reli­gieuse réservait à l’établissement d’une autorité nouvelle, les complications qui amenèrent tant d’hommes des révolutions à se rabattre sur des croyances qu’ils avaient abandonnées avant les révolutions, ou du moins à les invoquer, sur tout cela, nous reviendrons plus tard.

    ____________________________

    1.     Je paraphrase ici De l’esprit des lois (livre VIII, chap.vm) : «La plupart des peuples d’Europe sont encore gouvernés par les mœurs. Mais si, par un long abus du pouvoir; si, par une grande conquête, le despotisme s’établissait à un certain point, il n’y aurait pas de mœurs ni de climat qui tinssent; et, dans cette belle partie du monde, la nature humaine souffrirait, au moins pour un temps, les insultes qu’on lui fait dans les trois autres.» [éd. Garnier-Flammarion, vol. 1,1979, p.249-250].
    2. D’après Lord Acton, Lectures on the French Révolution, op. cit., deuxième leçon.

    → A suivre

     

     

     

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    Nécessité et violence, violence que l’on justifie et magnifie parce qu’elle œuvre pour la cause de la nécessité, nécessité contre laquelle on ne se révolte plus dans un suprême effort de libération, ou que l’on n’accepte plus avec une pieuse résignation, mais que l’on révère au contraire comme la grande force omnipotente qui sûrement, pour reprendre les termes de Rousseau, «contraindra les hommes à être libres» - nous savons comment ces deux critères et leur interaction mutuelle sont devenus la marque des révolutions réussies au xxe siècle, à telle enseigne que, pour les savants comme pour les ignorants, ils constituent désormais les traits dominants de tous les événe­ments révolutionnaires. Et nous savons aussi, malheureusement, que l’on a mieux préservé la liberté dans les pays où aucune révolution n’a jamais éclaté, si choquante que puisse être la situation créée par les pouvoirs en place, et que les pays où la révolution a été vaincue connaissent plus de libertés civiles que ceux où elle l’a emporté.

    Nous n’avons pas besoin ’y insister ici, même si nous aurons à y revenir plus tard. Avant d’aller plus avant, il nous faut toutefois attirer l’attention sur ceux que j’ai appelés les hommes des révolutions pour les distinguer des révolutionnaristes professionnels ultérieurs, afin d’avoir une première idée des principes qui ont pu les inspirer et les préparer au rôle qu’ils allaient jouer. Car aucune révolution, même en ouvrant largement les portes aux masses des pauvres, n’a jamais été déclenchée par ceux-ci, de même qu’aucune révolution, si répandus qu’aient pu être le mécontentement voire les complots dans un pays donné, n’a jamais résulté d’une sédition. D’une façon générale, on peut dire qu’aucune révolution n’est possible là où l’autorité du corps politique est réellement intacte, en d’autres termes, dans un contexte moderne, là où on peut faire confiance aux forces armées pour obéir aux autorités civiles. Dans leur phase initiale, les révolutions semblent toujours réussir avec une étonnante facilité, et la raison en est que les hommes qui les font ramassent seulement le pouvoir

    À partir de là, cependant, nous ne sommes pas en droit de conclure que les révolutions surviennent toujours là où le gouvernement se montre incapable d’incarner l’autorité et le respect qui va de pair. Bien au contraire, la longévité curieuse voire mystérieuse de corps politiques obsolètes est un fait historique et fut vraiment un phénomène caractéristique de l’histoire politique de l’Occident d’avant la Première Guerre mondiale. Y compris là où la perte de l’autorité est tout à fait manifeste, les révolutions ne peuvent éclater et réussir que s’il se trouve un nombre suffisant d’hommes qui sont préparés à cet effondrement et qui, simultanément, en voulant assumer le pouvoir, sont impatients de s’orga­niser et d’agir ensemble en vue d’un dessein commun. Ces hommes-là n’ont pas besoin d’être très nombreux ; dix hommes qui agissent ensemble, Mirabeau l’a dit un jour, peuvent en faire trembler cent mille pris individuellement.

    → A suivre

     

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    New York, années 70. Hannah Arendt vit retirée, entourée de ses amis qu’elle appelle sa « tribu ». Dans son Journal de pensée, elle expérimente un nouveau langage philosophique qui donne libre cours à son imagination. Sans esprit de système, Hannah Arendt laisse la pensée flotter "sans appui".

    Une série documentaire produite par Christine Lecerf réalisée par Julie Beressi

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