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    À la différence de l’apparition des pauvres sur la scène politique durant la Révolution française, que personne n’avait prévue, cette perte d’autorité du corps politique était un phénomène bien connu en Europe et dans les colonies depuis le xvne siècle. Plus de quarante ans avant l’éclatement de la Révolution, Montesquieu avait conscience de la détérioration qui rongeait lentement les fondations sur lesquelles les structures politiques de l’Occident reposait, et il redoutait un retour au despotisme parce que les peuples européens, encore régis par l’habitude et la coutume, ne se sentaient plus chez eux politiquement, ne faisaient plus confiance aux lois sous lesquelles ils vivaient et ne croyaient plus à l’autorité de ceux qui les gouvernaient. Il ne s’attendait guère à voir naître une nouvelle ère de liberté, mais craignait au contraire que la liberté ne vînt à disparaître de la seule place forte qu’elle eût jamais trouvée, convaincu qu’il était que les coutumes, les habitudes et les manières, bref, les mores et les principes moraux, si importants pour la vie en société et si peu pertinents pour le corps politique, céderaient rapidement à la moindre alerte1. Et de telles idées n’étaient nullement limitées à la France, où la corruption de l'Ancien Régime* constituait l’armature du corps social autant que du corps politique. À peu près à la même période, Hume observait en Angleterre: «À lui seul, le nom de Roi ne commande plus guère le respect; parler d’un souverain comme du régent de Dieu sur terre ou lui donner l’une de ces titulatures qui

    éblouirent naguère l’humanité ne déclencherait qu’hilarité. » Il ne se fie pas à la tranquillité du pays mais croit - en utilisant presque les mêmes termes que Montesquieu - qu’«avec l’ultime convulsion..., n’étant plus supporté par les principes établis et les opinions des hommes, le pouvoir royal disparaîtra aussitôt». C’est essentiellement pour les mêmes raisons d’insécurité et de défiance envers l’état des choses tel qu’il existait alors en Europe que Burke salua avec tant d’enthousiasme la Révolution américaine : « Il ne faudra rien de moins qu’une convulsion qui ébranlera le globe jusqu’à son épicentre pour rendre aux nations européennes cette liberté qui faisait jadis leur gloire. Le monde occidental est demeuré le royaume de la liberté jusqu’à ce que l’on découvre un autre monde, plus à l’Ouest, qui sera probablement l’asile de la liberté lorsque celle-ci sera traquée partout ailleurs(2).»

    À partir de là, ce qui était à prévoir, Montesquieu fut le premier à savoir prédire de manière explicite la facilité incroyable avec laquelle on pourrait renverser les gouvernements ; et la perte progressive d’autorité qui devait affecter toutes les structures politiques héritées du passé auxquelles il songeait devint une évidence pour un nombre toujours croissant de gens, partout et tout au long du xvme siècle. Ce qui a dû aussi apparaître clairement, même à cette époque, c’était que cette évolution politique faisait partie intégrante de l’évolution plus générale des temps modernes. En gros, on peut décrire ce processus comme l’effondrement de la vieille trinité romaine de la religion, de la tradition et de l’autorité, dont le principe intrinsèque avait survécu à la transformation de la République romaine en Empire romain, comme il devait survivre à celle de l’Empire romain en Saint Empire romain ; c’était le principe romain que l’on mettait alors en pièces, avant l’assaut des temps modernes. L’effondrement de l’autorité politique fut précédé par la disparition de la tradition et l’affaiblissement des croyances religieuses institutionnalisées ; ce fut le déclin de l’autorité traditionnelle et religieuse qui mina peut-être aussi l’autorité politique et laissa certainement prévoir sa ruine. Des trois éléments qui ensemble, dans leur accord mutuel, avaient régi les affaires séculières et spirituelles des hommes depuis le début de l’histoire romaine, l’autorité politique fut le dernier à disparaître ; elle avait reposé sur la tradition, elle ne pouvait être solide sans un passé qui «jetât sa lumière sur l’avenir» (Tocqueville), et se révéla incapable de survivre, une fois perdue la sanction de la religion. Sur les immenses difficultés que la perte de la sanction reli­gieuse réservait à l’établissement d’une autorité nouvelle, les complications qui amenèrent tant d’hommes des révolutions à se rabattre sur des croyances qu’ils avaient abandonnées avant les révolutions, ou du moins à les invoquer, sur tout cela, nous reviendrons plus tard.

    ____________________________

    1.     Je paraphrase ici De l’esprit des lois (livre VIII, chap.vm) : «La plupart des peuples d’Europe sont encore gouvernés par les mœurs. Mais si, par un long abus du pouvoir; si, par une grande conquête, le despotisme s’établissait à un certain point, il n’y aurait pas de mœurs ni de climat qui tinssent; et, dans cette belle partie du monde, la nature humaine souffrirait, au moins pour un temps, les insultes qu’on lui fait dans les trois autres.» [éd. Garnier-Flammarion, vol. 1,1979, p.249-250].
    2. D’après Lord Acton, Lectures on the French Révolution, op. cit., deuxième leçon.

    → A suivre

     

     

     

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    Nécessité et violence, violence que l’on justifie et magnifie parce qu’elle œuvre pour la cause de la nécessité, nécessité contre laquelle on ne se révolte plus dans un suprême effort de libération, ou que l’on n’accepte plus avec une pieuse résignation, mais que l’on révère au contraire comme la grande force omnipotente qui sûrement, pour reprendre les termes de Rousseau, «contraindra les hommes à être libres» - nous savons comment ces deux critères et leur interaction mutuelle sont devenus la marque des révolutions réussies au xxe siècle, à telle enseigne que, pour les savants comme pour les ignorants, ils constituent désormais les traits dominants de tous les événe­ments révolutionnaires. Et nous savons aussi, malheureusement, que l’on a mieux préservé la liberté dans les pays où aucune révolution n’a jamais éclaté, si choquante que puisse être la situation créée par les pouvoirs en place, et que les pays où la révolution a été vaincue connaissent plus de libertés civiles que ceux où elle l’a emporté.

    Nous n’avons pas besoin ’y insister ici, même si nous aurons à y revenir plus tard. Avant d’aller plus avant, il nous faut toutefois attirer l’attention sur ceux que j’ai appelés les hommes des révolutions pour les distinguer des révolutionnaristes professionnels ultérieurs, afin d’avoir une première idée des principes qui ont pu les inspirer et les préparer au rôle qu’ils allaient jouer. Car aucune révolution, même en ouvrant largement les portes aux masses des pauvres, n’a jamais été déclenchée par ceux-ci, de même qu’aucune révolution, si répandus qu’aient pu être le mécontentement voire les complots dans un pays donné, n’a jamais résulté d’une sédition. D’une façon générale, on peut dire qu’aucune révolution n’est possible là où l’autorité du corps politique est réellement intacte, en d’autres termes, dans un contexte moderne, là où on peut faire confiance aux forces armées pour obéir aux autorités civiles. Dans leur phase initiale, les révolutions semblent toujours réussir avec une étonnante facilité, et la raison en est que les hommes qui les font ramassent seulement le pouvoir

    À partir de là, cependant, nous ne sommes pas en droit de conclure que les révolutions surviennent toujours là où le gouvernement se montre incapable d’incarner l’autorité et le respect qui va de pair. Bien au contraire, la longévité curieuse voire mystérieuse de corps politiques obsolètes est un fait historique et fut vraiment un phénomène caractéristique de l’histoire politique de l’Occident d’avant la Première Guerre mondiale. Y compris là où la perte de l’autorité est tout à fait manifeste, les révolutions ne peuvent éclater et réussir que s’il se trouve un nombre suffisant d’hommes qui sont préparés à cet effondrement et qui, simultanément, en voulant assumer le pouvoir, sont impatients de s’orga­niser et d’agir ensemble en vue d’un dessein commun. Ces hommes-là n’ont pas besoin d’être très nombreux ; dix hommes qui agissent ensemble, Mirabeau l’a dit un jour, peuvent en faire trembler cent mille pris individuellement.

    → A suivre

     

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    New York, années 70. Hannah Arendt vit retirée, entourée de ses amis qu’elle appelle sa « tribu ». Dans son Journal de pensée, elle expérimente un nouveau langage philosophique qui donne libre cours à son imagination. Sans esprit de système, Hannah Arendt laisse la pensée flotter "sans appui".

    Une série documentaire produite par Christine Lecerf réalisée par Julie Beressi

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  • Mai 1941, Hannah Arendt et Heinrich Blücher débarquent à New York. Déterminée à comprendre ce qui s’est passé, Hannah Arendt rédige Les Origines du Totalitarisme, part en Allemagne identifier les biens juifs spoliés et couvre le procès d’Eichmann à Jérusalem. L’action devient le cœur de sa pensée.

    Une série documentaire produite par Christine Lecerf réalisée par Julie Beressi

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