• Certes, notre époque réserve une petite place aux écrivains. En ce qui concerne la France, ceux-ci, pour être admis, doivent avoir œuvré à l’extension des valeurs du progrès, de la justice, de la transparence et de l’égalité. Ce qui épargne Voltaire, Hugo, Zola, Sartre ou Camus, et personne d’autre ; mais, bien entendu, pas Céline ; et sans doute, à d’autres titres, ni Baudelaire, ni Sade, ni Bossuet, ni Flaubert, ni Bloy, ni Saint-Simon, ni Balzac, ni Proust, ni Claudel, ni Racine, ni Villon, ni Bataille, ni Chateaubriand, ni beaucoup d’autres encore ; et en fin de compte, peut être même pas Voltaire, Hugo, Zola, Sartre ou Camus, dans la tête desquels il sera toujours possible, en cherchant bien, de trouver des poux d’un ordre ou d’un autre, autrement dit ce qu’ils appellent des dérapages.

       Philippe Muray

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  • Depuis que nous avons fait de la vie notre préoccupation suprême et ultime, nous n'avons plus de place pour une activité basée sur le mépris de l'intérêt vital privé. Le désintéressement peut être encore une vertu religieuse ou moral, non une vertu politique. Dans ces conditions, l'objectivité a perdu sa valeur dans l'expérience, s'est séparée de la vie réelle, et est devenue cette affaire académique "sans vie" que Droysen dénonçait à bon droit comme objectivité d'eunuque.

    En outre, la naissance de l'idée moderne d'histoire n'a pas seulement coïncidé avec la mise en question à l'époque moderne de la réalité d'un monde extérieur "objectivement" donné à la perception humaine comme objet inchangé et inchangeable : elle a été puissamment stimulée par ce doute. Dans notre contexte, la plus importante conséquence de ce doute fut l'accent mis sur la sensation en tant que sensation comme plus "réelle" que l'objet "senti" et, en tout cas, comme seul fondement sûr de l'expérience. Contre cette subjectivisation, qui n'est qu'un aspect de l'aliénation du monde toujours croissante de l'homme à l'époque moderne, aucun jugement ne pouvait résister : ils étaient tous réduits au niveau des sensations et finissaient au niveau de la plus basse de toutes les sensations, la sensation de goût. Notre vocabulaire est un témoignage parlant de cette dégradation. Tous les jugements qui ne sont pas inspiré par un principe moral (considéré comme démodé) ou qui ne sont pas dictés par quelque intérêt personnel sont considérés comme une affaire de "goût", et cela dans un sens peu différent de celui qu'on a en tête quand on dit que c'est une affaire de goût de préférer la bouillabaisse à la soupe aux pois. Cette conviction, malgré la vulgarité de ses défenseurs sur le plan théorique, a troublé la conscience de l'historien beaucoup plus profondément, parce qu'elle a des racines bien plus profondes dans l'esprit général de l'époque moderne, que la prétendue supériorité des critères scientifiques de ses collègues dans les sciences de la nature.

    La conception d'histoire : antique et moderne Hannah Arendt

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  • Toute tentative d’aller au fond des choses, d’éclaircir les mystères est déjà une violence, une volonté de faire souffrir, la volonté essentielle de l’esprit qui tend toujours vers l’apparence et le superficiel –dans toute volonté de connaître, il y a une goutte de cruauté.

    Friedrich Nietzsche

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  • Hérodote, sa compréhension de la tâche de l'histoire - sauver les actions humaines de la futilité qui vient de l'oubli - était enracinée dans le concept et l'expérience grecs de la nature : celle-ci comprenait toutes les choses qui naissent et se développent par elles-mêmes sans l'assistance d'hommes ou de dieux - les dieux olympiens ne prétendaient pas avoir crée le monde - et, par conséquent, sont immortelles. Puisque les choses de la nature sont à jamais présentes, elle ne risquent pas d'être ignorées ou oubliées; et puisqu'elle sont à jamais, elles n'ont pas besoin de la mémoire des hommes pour continuer d'exister. Toutes les créatures vivantes, l'homme y compris, appartiennent à cette sphère de l'être-à-jamais, et Aristote nous assure explicitement que l'homme, dans la mesure où il est un être naturel et fait partie de l'espèce humaine, possède l'immortalité; avec le cycle périodique de la vie, la nature assure le même genre d'immortalité aux choses qui naissent et meurent qu'aux choses qui sont et ne changent pas.
    "L'être pour les créatures vivantes est la Vie", et l'être-à-jamais (aei einai) correspond à l'aeigenes, à la procréation. Il n'y a pas de doute que ce retour éternel "est ce qui rapproche le plus étroitement possible du monde de l'être un monde du devenir", mais il est évident qu'il ne rend pas les individus immortels; au contraire, prise dans un cosmos où tout était immortel, ce fut la mortalité qui devint le cachet de l'existence humaine. Les hommes sont les "mortels", les seules choses mortelles qu'il y ait, car les animaux n'existent que comme membres de leur espèce et non comme individus. La mortalité des hommes réside dans le fait que la vie individuelle, le bios, avec sa biographie reconnaissable de la naissance à la mort, naît de la vie biologique, zôè. Cette vie individuelle se distingue de toutes les autres choses par le cours rectiligne de son mouvement qui, pour ainsi dire, coupe en travers les mouvements circulaires de la vie biologique. Voici la mortalité: se mouvoir en ligne droite dans un univers où tout, pour autant qu'il se meut, se meut dans un ordre cyclique. Chaque fois que des hommes poursuivent leurs buts, labourant la terre qui ne peine pas, contraignant le vent qui souffle librement à venir gonfler les voiles, fendant les vagues qui roulent sans cesse, ils coupent en travers un mouvement qui est sans but et tourne à l'intérieur de soi. Quand Sophocle (dans le célèbre choeur d'Antigone) dit qu'il n'y a rien de plus terrifiant que l'homme, il illustre cela en évoquant les réalisations de l'homme qui font violence à la nature parce qu'elles dérangent ce qui, en l'absence des mortels, serait le repos éternel de l'être-à-jamais qui demeure ou tourne à l'intérieur de soi.

    "Le concept d'histoire: antique et moderne" Hannah Arendt

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  • Aucune étude, répétons-le, n'égale en grandeur la contemplation des prodigieux précipices ouverts par le mal dans le genre humain. Qui rêve de les fermer doit oser les sonder. Vol, ignorance, prostitution, misère, autant de lieux de chute, autant d'hiatus vertigineux, autant d'horribles bouches sépulcrales où tombent, neige noire, des millions de vivants. Ces escarpements de l'abîme attirent le penseur. Ils attirent quiconque veut voir les sombres énormités sacrées, quiconque veut voir les cavernes visionnaires pleines des nuées de l'infini, quiconque veut voir les dragons du rêve, quiconque voudrait voir Babylone, quiconque voudrait voir Léviathan, quiconque a les curiosités formidables. Etes-vous miséricordieux ? Venez, et regardez. Ensuite nous pleurerons ; ensuite nous aviserons. Il suffit, pour avoir envie de se pencher sur ces profondeurs, de se sentir ému et attendri par ces immensités d'amertume, et d'avoir une larme à donner à l'océan.

      Victor Hugo

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