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  • Huit ans avant son premier grand succès littéraire, Journal d’un vieux dégueulasse, le sulfureux écrivain américain Charles Bukowski, qu’on associe à la beat generation, envoie cette lettre dans laquelle il donne son point de vue sur l’écriture contemporaine et sa société : la poésie est encrassée par le puritanisme, et il faut tendre à la cruauté et à la crudité, quasi-pornographique…

    1961

    […] Le fait que tous les poètes du monde entier soient des alcoolos est une foutue bonne indication sur l’état de ce monde. Cresspoolcrews dit quelque part que l’essence de la poésie s’incarne dans le corps d’une femme. Ce que ça doit être merveilleux d’être aussi naïf et simplet ! Le sexe c’est le piège ultime, c’est un baiser sur une porte d’acier qui se ferme. Lawrence était bien plus subtil dans l’art de rechercher la muliébrité dans la chair jusqu’à l’âme et dans l’art d’accorder les vices et les vertus. Crews avale simplement de grandes gorgées de sexe et les noie dans des brouillons d’homme ivre, parce qu’il ne sait pas quoi faire d’autre, ce qui, évidemment, est le lot commun de tous les Américains : ils n’arrêtent pas d’y penser, ils minaudent, ils se baladent avec des photos pornos dans la poche, et pourtant ce pays est le plus puritain que tu puisses trouver au monde ! Ici, les femmes ont placé la barre trop haut et les garçons ont fini par se planquer derrière la grange avec une vache. Ce qui rend particulièrement pénibles les relations entre les garçons, les vaches et les femmes…

    Je viens de lire les immortels poèmes des temps reculés et j’en suis ressorti ennuyé. Je ne sais pas à qui en attribuer la faute, c’est peut-être à cause du temps qu’il fait, mais en tout cas j’y ai ressenti beaucoup de simulacre et comme la démonstration d’un numéro d’acrobate avec la poésie : j’écris un poème, et on dirait que ces vers immortels me disent : regarde-moi ! Il faut oublier cette poésie, nous devons aller vers des peintures crues, nous devons aller vers les éclaboussures. Il faudrait obliger l’homme à écrire au milieu d’une chambre remplie de crânes humains, de morceaux de viande crue suspendus au plafond et mordillés par de gros rats paresseux, une chambre sans prises de courant, sans musique, où le regard ne puisse que plonger dans une atmosphère humide et détrempée, dans un cerveau détrempé d’amour et de haine, et pour toujours les missiles les fusées éclairantes et les chaînes de l’histoire qui s’abattent comme des coups d’batte, coups d’batte fumée crânes tintinnabulant dans la bière. Ouais ! […]

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  • il y a dans mon coeur un oiseau bleu qui
    veut sortir
    mais je suis trop coriace pour lui,
    je lui dis, reste là, je ne veux pas
    qu'on te voie.

    il y a dans mon coeur un oiseau bleu qui
    veut sortir
    mais je verse du whisky dessus et tire
    une bouffée de cigarette
    et les putains et les barmen
    et les employés d'épicerie
    ne savent pas
    qu'il est
    là.

    il y a dans mon coeur un oiseau bleu qui
    veut sortir
    mais je suis trop coriace pour lui,
    je lui dis,
    tiens-toi tranquille, tu veux me fourrer dans le
    pétrin ?
    tu veux foutre en l'air mon
    boulot ?
    tu veux faire chuter les ventes de mes livres en
    Europe ?

    il y a dans mon coeur un oiseau bleu qui
    veut sortir
    mais je suis trop malin, je ne le laisse sortir
    que de temps en temps la nuit
    quand tout le monde dort.
    je lui dis, je sais que tu es là,
    alors ne sois pas triste.

    puis je le remets,
    mais il chante un peu
    là-dedans, je ne le laisse pas tout à fait
    mourir
    et on dort ensemble comme
    ça
    liés par notre
    pacte secret
    et c'est assez beau
    pour faire pleurer, mais
    je ne pleure pas,
    et vous ?

    Charles Bukowski (1920-1994)

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