• APOLOGIE DE LA TECHNIQUE : LA MISSION TECHNIQUE MONDIALE DE L’EUROPE

    IV. LA MISSION TECHNIQUE MONDIALE DE L’EUROPE

    1. L’ESPRIT EUROPÉEN

    Avec les temps modernes commence la grande mission culturelle de l’Europe.

    L’essence de l’Europe est la volonté de changer et d’améliorer le monde à travers des actes. L’Europe se précipite consciemment du présent vers le futur ; elle se trouve en état de perpétuelles émancipation, réforme et révolution ; elle est en recherche de nouveautés, sceptique, impie et lutte avec ses habitudes et ses traditions.

    Dans la mythologie juive, l’esprit européen correspond à Lucifer — dans la mythologie grecque à Prométhée : le porteur de lumière, qui amène l’étincelle divine sur Terre, qui se révolte contre l’harmonie célesto- asiatique, contre l’ordre du monde divin, le prince de cette Terre, le père du combat, de la technique, des Lumières et du progrès, le leader  de l’humain dans sa lutte contre la nature.

    L’esprit de l’Europe a brisé le despotisme politique, et la domination violente des forces de la nature. L’Européen ne se dévoue pas à son destin, il cherche plutôt à le maîtriser à travers l’action et l’esprit : en tant qu’ activiste et que rationaliste.

    2. L’HELLAS EN TANT QUE PRÉ-EUROPE

    L’Hellas  a été le précurseur de l’Europe ; elle a pour la première fois fait l’expérience de la différence d’essence entre elle et l’Asie, et découvert son âme activisto-rationaliste. Son Olympe n’était pas un paradis de paix — mais plutôt un lieu de combat ; son plus haut dieu était un rebelle impie. L’Hellas a déchu ses rois et ses dieux — et mis à leur place l’État du citoyen et la religion de l’humain.

    Cette période européenne de la Grèce a commencé avec la chute de la tyrannie et s’est achevée avec le despotisme asiatique d’Alexandre et des diadoques ; il a trouvé une courte suite dans la Rome républicaine pour ensuite se perdre définitivement dans l’empire romain.

    Alexandre le Grand, les rois hellénistiques et les empereurs romains ont été les héritiers de l’idée asiatique de grande royauté. L’empire romain ne se différenciait aucunement en termes d’essence des despotismes orientaux de Chine, de Mésopotamie, d’Inde ou de Perse. —

    Au Moyen Age, l’Europe était une province spirituelle de la culture de l’Asie. Elle était gouvernée par la religion asiatique du Christ. Sa culture religieuse, son atmosphère fondamentalement mystique, sa forme d’État monarchique, ainsi que le dualisme entre les papes et les empereurs, les moines et les chevaliers, étaient asiatiques.

    Ce n’est qu’avec l’émancipation de l’Europe d’avec le christianisme — qui a commencé avec la Renaissance et la Réforme, s’est poursuivie avec les Lumières et a atteint son point culminant avec Nietzsche — que l’Europe est revenue à elle et s’est spirituellement séparée de l’Asie.

    La culture européenne est la culture des temps modernes .

    3. LES FONDEMENTS TECHNIQUES DE L’EUROPE

    Le monde de Philippe IP 3 n ’a aucunement signifié, en termes d’essence, un progrès culturel par rapport au monde d Ha m m u ra b i 31 : ni dans l’art, ni dans la science, ni dans la politique, ni dans la justice, ni dans l’administration.

    En l’espace des deux millénaires et demi qui nous séparent de Philippe, le monde a plus fondamentalement changé qu’en l’espace des deux millénaires et demi précédents.

    C’est la technique qui a réveillé l’Europe de son asiatique sommeil de Belle au bois dormant médiévale. Elle a vaincu la chevalerie et le féodalisme à travers l’invention de l’arme à feu — elle a vaincu la papauté et la superstition à travers l’invention de l’imprimerie ; à travers la boussole  et la technique navale, elle a ouvert à l’Européen les parties du monde étrangères, qu’elle a ensuite, à l’aide de la poudre, conquises.

    Le progrès des sciences modernes ne peut pas être séparé du développement de la technique : sans télescope il n’y aurait pas d’astronomie moderne, sans microscope pas de bactériologie.

    L 'art moderne aussi est étroitement lié à la technique : la musique instrumentale moderne, l’architecture moderne, le théâtre moderne, reposent en partie sur des fondements techniques. L’effet  de la photographie sur la peinture de portrait va, dans tous les cas, se renforcer : car dans la mesure où la photographie est insurpassable pour la reproduction des formes du visage, elle contraindra la peinture à se replier sur son propre champ et à s’en tenir à l’essence, à l’âme de l’humain. — Un effet similaire à celui de la photographie sur la peinture pourrait s’exercer du cinématographe sur le théâtre.

    La stratégie moderne s’est fondamentalement modifiée sous l’influence de la technique. D’une science psychologique, l’art de la guerre est devenu une science surtout technique. Les méthodes de guerre actuelles se différencient des méthodes médiévales plus essentiellement que ces dernières ne se différencient de la manière de combattre des peuples de la nature.

    L’entière politique du présent est sous le signe du développement technique : la démocratie, le nationalisme, et réduction du peuple découlent de l’invention de l’imprimerie ; l’industrialisme et l’impérialisme colonial, le capitalisme et le socialisme sont des phénomènes consécutifs au progrès technique et au repositionnement de l’économie mondiale qu’il a conditionné. Tout comme l’agriculture crée une mentalité patriarcale, le travail manuel une mentalité individualiste — de même le travail industriel collectif, organisé, crée la mentalité socialiste : l’organisation technique du travail se reflète en retour dans l’organisation socialiste des travailleurs.

    Pour finir, le progrès technique a modifié Y Européen lui-même : il est devenu plus agité, plus nerveux, plus instable, plus vif, plus présent d’esprit, plus rationaliste, plus actif, plus pratique et plus intelligent.

    Si nous soustrayons de notre culture tous ces phénomènes consécutifs à la technique, ce qui reste n’est en aucun cas plus haut que la culture de l’Égypte ancienne ou que la culture de la Babylone antique — est même plus bas à de multiples égards.

    L’Europe doit aussi à la technique son avancée devant toutes les autres cultures. Ce n’est qu’à travers elle qu’elle est devenue la maîtresse et la leader [Fiihrer : guide] du monde.

    L Europe est une fonction de la technique.

    L’Amérique est la plus haute amélioration de l’Europe. —

    4. LE TOURNANT MONDIAL DE LA TECHNIQUE

    L ’âge technique de l’Europe est un événement mondialement historique, dont la signification est à comparer avec Y invention du feu dans les temps primordiaux de l’humanité. Avec l’invention du feu a commencé l’histoire de la culture humaine, a commencé le devenir-humain de l’humain- animal. Tous les progrès de l’humanité suivants, spirituels et matériels, se construisent sur cette découverte de Y Européen primordial Prométhée.

    La technique désigne un point charnière dans l’histoire de l’humanité , semblable au feu. Dans des dizaines de milliers d’années, l’histoire sera partitionnée en une époque pré-technique et une époque post-technique. L’Européen, — qui à ce moment-là se sera éteint depuis longtemps —, sera loué par cette humanité future, en tant que père du tournant technique mondial, comme un rédempteur .

    Les possibilités d’effectuation de l’âge technique, au début duquel nous nous situons, sont inestimables. Il créé les fondements matériels pour toutes les cultures à venir, qui, de par leur base modifiée, se différencieront essentiellement de toutes les précédentes jusque-là.

    Toutes les cultures jusque-là, de celle de l’Égypte ancienne et de la Chine jusqu’à celle du Moyen Age, ont été à peu près semblables les unes aux autres dans leur déroulement et dans leur épanouissement, parce qu’elles  reposaient sur les mêmes présupposés techniques. Des premiers temps égyptiens jusqu’à la sortie du Moyen Âge, la technique n’a enregistré aucun progrès essentiel.

    La culture qui émergera de l’âge technique se tiendra tout aussi haut par rapport aux cultures antique et médiévales — que celles-ci par rapport à l’âge de pierre.

    5. L’EUROPE EN TANT QUE TANGENTE CULTURELLE

    L’Europe n’est pas un cercle culturel — c’est une tangente culturelle : la tangente du cycle plus grand des cultures orientales, qui sont nées, ont fleuri et sont passées, pour renaître rajeunies en d’autres endroits.

    L’Europe a fait sauter ce cycle de la culture et elle a dans sa voie tracé une direction qui amène vers des modes de vie  inconnus.

    À l’intérieur des cultures orientales de l’Est et de l’Ouest, tout avait déjà été là : la culture technique de l’Europe cependant est quelque chose qui n’a jamais été auparavant, quelque chose de vraiment nouveau.

    L’Europe est un passage entre d’un côté l’ensemble  de toutes les cultures historiques précédentes, formant un tout en soi, et d’un autre côté les formes de culture du futur  .

    Un âge, comparable à celui de l’Europe en termes de signification et de dynamique, et dont nous avons cependant perdu les traces, doit avoir précédé les cultures antiques babylonienne, chinoise et égyptienne. Cette pré-Europe préhistorique a créé les  fondations pour toutes les cultures des derniers millénaires ; à l’instar de l’Europe moderne, c’était une tangente de la culture qui s’était détachée du cycle des pré-cultures préhistoriques.

    Le déroulement de la grande histoire mondiale se compose des cycles culturels asiatiques et des tangentes européennes. Sans ces tangentes (qui sont seulement européennes dans le sens spirituel et non dans le sens géographique du terme) il n’y aurait que de l’épanouissement, et pas de développement. Après une longue période de maturité, un peuple génial se détache toujours à nouveau de l’obscurité des temps, fait sauter le déroulement naturel de la culture et élève l’humanité à un niveau plus haut.

    Les inventions , non les récits ou les religions, désignent ces niveaux du développement des cultures : l’invention du bronze, du fer, de l’électricité. Ces inventions forment le legs  éternel d’un âge pour toutes les cultures à venir. De l’antiquité il ne restera rien — tandis que les temps modernes enrichissent la culture à travers la victoire sur l’électricité et d’autres forces de la nature : ces inventions survivront à Faust, à la Divine Comédie et à l’Iliade.

    Avec le Moyen Age s’est clos le cercle culturel du fer — avec les temps modernes commence le cercle culturel des machines : ce n’est pas une nouvelle culture qui commence ici — plutôt un nouvel âge.

    Le créateur de cet âge technique est le génial peuple-des- Prométhéens 36 , l’Européen germanisé. La culture moderne repose tout autant sur son esprit d’inventeur que sur l’éthique des juifs, l’art des Hellènes et la politique des Romains.

    « L’humain est une corde tendue entre l’animal et le surhumain — une corde au- dessus d’un abîme.

    Un dangereux Passé-de-l’autre-côté, un dangereux Sur-le-chemin, un dangereux Regarder-en-arrière, un dangereux Tressaillir et Rester-planté.

    Ce qu’il y a de grand dans l’humain c’est qu’il est un pont et nullement un but : ce qui peut être aimé dans l’humain, c’est qu’il est un dépassement-par-dessus et un déclin-par-dessous. »

    6. LIONARDO ET BACON

    Au commencement de l’ âge technique, deux grands Européens ont anticipé le sens de l’Europe :

    Les Prométhéens sont, dans la littérature allemande, les enfants humains de Prométhée. Le terme se retrouve notamment dans l’ouvrage de Siegfried Lipiner (1856-1911), Der Entfesselte Prometheus. Eine Dichtung in 5 Gesàngen (1876) [Prométhée déchaîné. Un récit en 5 chants ].

    Lionardo da Vinci et Bacon de Verulam.

    Lionardo s’est consacré avec la même passion aux tâches techniques qu’aux tâches artistiques. Son problème de prédilection était le vol humain, dont notre époque a étonnamment vécue sa solution.

    En Inde cela doit donner des yogis, qui à travers l’éthique et l’ascèse peuvent supprimer  la force de gravité et flotter dans les airs ; en Europe, l’esprit d’inventeur des ingénieurs et sa matérialisation : l’avion, a vaincu la force de gravité de façon technique. La lévitation et la technique de vol représentent symboliquement les chemins asiatique et européen vers la puissance et la liberté. —

    Bacon fut le créateur de l’audacieuse utopie technique « Nova Atlantis ». Son caractère technique se différencie essentiellement de toutes les utopies précédentes ; de Platon à More 37 .

    La transformation de la pensée médiévo-asiatique en une pensée temps- moderno-européenne s’exprime dans l’opposition entre ’ « Utopia » éthico- politique de More et la « Nova Atlantis » technoscientifique de Bacon. More voit encore dans les réformes socio-éthiques le levier de l’amélioration du monde — Bacon dans les inventions techniques.

    More était encore un chrétien — Bacon déjà un Européen.

    A suivre

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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